Le 14 mars 2005, nous étions descendus dans la rue. Depuis 1990, nous descendions, de temps en temps, quand nous le pouvions, entre deux arrestations, deux menaces puis de plus en plus souvent. Le vent tournait. Nous étions «sous mandat» et on avait soif de liberté et de libération. Le peuple étouffait. Notre seule aspiration était de récupérer notre territoire des filets de l'occupation, de l'injustice, de l'annexion; de sauver notre État de ces présidents nommés, de ces mêmes ministres désignés, de sa Constitution sans cesse amendée; de désengrener nos pensées robotisées, léthargiques; de récupérer nos disparus.
Le 14 mars 2005, quand nous sommes descendus dans la rue – hommes, femmes, enfants, personnes âgées, chrétiens, musulmans et druzes –, nous avions un seul slogan: «Syriens, dégagez.» Nous brandissions tous le drapeau libanais, symbole de nos retrouvailles et d'une première reconnaissance depuis la guerre de notre appartenance identitaire commune. En nous, il y avait une immense détermination et puis la roue de la politique internationale tournait.
Un mois plus tard alors, le 26 avril 2005, les Syriens sont enfin, officiellement, partis.
Le 8 mars 2014, neuf ans après, de nouveau nous sommes descendus dans la rue mais la rue libanaise avait un autre goût, amer celui-là.
Des femmes libanaises étaient mortes sous les coups de leurs maris. La justice libanaise avait été complice des crimes: les maris ont été acquittés.
Des femmes libanaises mariées à des étrangers ont dû quitter le pays ou y séjourner écrasées, la loi au Liban n'accordant pas de place à leurs enfants. Ces derniers payent, comme n'importe quel travailleur étranger, un permis de séjour tous les ans, depuis qu'ils sont nés, et l'exercice de différentes professions leur est interdit. L'État libanais se révèle incapable d'accueillir en son sein les enfants de ces femmes libanaises et de leur accorder la nationalité de leur mère. Il les rejette comme des parias, leur préférant les enfants d'autres femmes russes, syriennes, françaises, américaines, égyptiennes, etc., mariées à des Libanais. Non sens et machisme aveugle!
Les injustices à l'égard de la femme et du citoyen libanais sont nombreuses. Les ONG qui s'occupent de les recenser et de juridiquement les défendre seraient plus à même de les détailler.
Nous nous contentons de signaler ici qu'à cette manifestation du 8 mars 2014 pour demander la promulgation de la loi contre la violence faite aux femmes, il n'y avait que deux ou trois députés. Peut-être que les autres préféreraient seulement amadouer les femmes un peu avant les élections. Ou se contenter, si elles appartiennent aux familles influentes de la région, de leur présenter leurs condoléances lors des décès de leurs proches. Cela suffirait, peut-être pour eux, pour se faire réélire. Peut-être qu'œuvrer à la libération de la femme de la coupe du mari pourrait porter un risque certain en effet boule de neige qu'ils pressentiraient du fond de leurs âmes corrompues: la libération du peuple de leur joug...
Et les épouses du président de la République, du Premier ministre, du président de la Chambre, les épouses des présidents des différents partis politiques, n'auraient-elles pas pu, l'espace d'un jour, ce 8 mars 2014, se déplacer pour rendre hommage à Manale, Roula et à toutes les autres femmes mortes parce que leurs maris à elles, présidents, députés ou ministres, qui ont le pouvoir de faire promulguer les lois, s'en abstiennent ? Oui, ces épouses d'hommes influents, payés avec l'argent du peuple, ne se rendraient-elles pas elles aussi, par leur absence ce 8 mars, complices de la déchéance de la femme libanaise, leur concitoyenne?
En 2005, notre seul souci était la liberté. En 2014, les Syriens étaient militairement partis. Ce n'est que maintenant, neuf ans plus tard, depuis que la société civile a commencé à s'affirmer pour défendre les droits de l'homme, de la femme, des enfants, des animaux, l'environnement, le patrimoine et la culture, que nous réalisons à quel point les années 1975-2005 ont gangrené et asservi le citoyen. À quel point le citoyen libanais, tellement étouffé par l'occupant, n'avait pas réalisé combien il prenait du retard par rapport à une Europe et une Amérique qui ont poursuivi leurs batailles de mai 68, de justice, de droits du citoyen et de droits de l'homme. Le citoyen libanais n'avait pas réalisé qu'il avait accepté, peut-être par habitude, par peur, l'injustice, la corruption, la manipulation et que, sans se rendre compte, pendant trente ans, l'occupation l'avait lobotomisé et l'avait amené naturellement à faire abstraction de tous ses droits.
En tout cas, la manifestation du 8 mars 2014 nous aura appris que la libération de la société libanaise des séquelles politiques et sociales de la guerre et de la présence de l'armée syrienne n'a pas eu lieu le 26 avril 2005. Elle a eu lieu quand la société civile s'est réveillée et a commencé à refuser de continuer de se plier par habitude. Elle a eu lieu par le mariage civil de Nidal et Khouloud et par le refus catégorique des meurtres de Manale et Roula.
Peut-être bien qu'aujourd'hui les femmes et les hommes libanais, coupés d'eux-mêmes un 13 avril 1975, ont commencé enfin à se retrouver.
Le 14 mars 2005, quand nous sommes descendus dans la rue – hommes, femmes, enfants, personnes âgées, chrétiens, musulmans et druzes –, nous avions un seul slogan: «Syriens, dégagez.» Nous...


CES REMONTRANCES SE DIRIGENT VERS DES OREILLES BOUCHÉES D'AVANCE ! SEM3AN MANOU HONE... 3AM I 3ABBI IL JAYBÉ !
17 h 43, le 25 mars 2014