J'espère qu'au moment où paraîtront ces lignes, la déclaration ministérielle aura été entérinée et la confiance au nouveau gouvernement accordée.
Ce qui m'interpelle dans cette affaire, c'est qu'il a fallu plus de dix mois pour former de toutes pièces ce gouvernement, alors que l'élection – car il s'agit bien d'une élection – de son chef n'a pris que quelques minutes et à une très large majorité.
Pratiquement toutes les parties ont pris place dans l'autobus gouvernemental. Qu'attendait donc son chauffeur pour mettre le contact et démarrer alors que sa destination est connue, la route balisée, et le plan de conduite établi ?
Nous sommes au Liban, pardi ! Petit pays de 10 452 kilomètres carrés, minuscule point sur la mappemonde, et des fois, il faut une loupe pour en discerner les contours.
Tout le monde connaît tout le monde, personne ne s'est jamais égaré dans nos rues, ruelles et autres culs de sac. Quand même bien que si le GPS fabriqué en Arabie saoudite et celui assemblé en Iran indiquent des instructions contradictoires, le conducteur s'il avait éteint ces maudits appareils et fié à son sens de l'orientation, aurait démarré depuis belle lurette.
En tant que libanais de base, il m'arrive souvent de m'insurger contre les subtils agissements de nos politiciens, car c'est en premier moi qui les ai élus, c'est à moi qu'ils doivent rendre des comptes, c'est à mon pays, le Liban qu'ils doivent allégeance.
Je n'arrive pas à saisir pourquoi un jour, comme saint Paul, ils prennent le chemin de Damas, le lendemain celui de La Mecque et le troisième ils s'en vont visiter les Lieux saints du Najaf.
Au Liban, nous avons également des lieux saints, Cana où eut lieu le premier miracle du Christ, Harissa, les gorges de Wadi Kannoubine, et j'en passe. À chaque coin de rue, il y a une mosquée enlaçant une église. Le Bon Dieu qui se trouve dans ces lointaines contrées ne serait-Il pas le même que celui qui veille dans nos cieux ?
Certainement que Celui par-delà les airs est plus généreux, sinon je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à se trimballer à longueur de mois d'ici et de là, bravant les aléas du voyage, faire antichambre, se dépenser en courbettes et autres salamalecs à tout le moins dégradants.
Je n'insinue nullement que toute la classe politique de mon pays soit à la solde des gens de l'extérieur, mais à bien y penser, c'est tout comme. Les indices sont flagrants, à commencer par le principal. La loi fondamentale sur laquelle repose tout l'édifice national est à connotation étrangère : la Constitution de Taëf, doublée d'une grosse blague, l'accord de Doha.
Pour ce que je sais, après avoir consulté les moteurs de recherche, les manuels de géographie, les atlas qui me tombaient sous la main, je me suis rendu compte que Taëf ne se trouve pas au Liban, mais en Arabie saoudite, et la Doha dont il est ici question n'est pas la banlieue huppée de Beyrouth, mais bel et bien la capitale du Qatar, où nos politiciens en bisbille sont allés retrouver réconfort et entente aux frais de la princesse.
Paraphraser Gibran Khalil Gibran : « Malheur à la nation qui se vêt d'une toge point tissée de ses mains. » Et ce qui s'ensuit est devenu commun, presque vulgaire, les prémonitions du Prophète, sont dirait-on tombées dans l'oreille de sourds et devenues pour beaucoup un non-sens.
Nul n'est prophète en son pays, c'est vrai. Il n'y a qu'à observer la réussite de nos concitoyens que nous avons depuis la nuit des temps exportés à l'étranger. Certes, nous n'avons pas de pétrole, mais des cerveaux.
Par contre, nous importons tout, l'essentiel comme le superflu, en plus des idées les plus farfelues. Exemple : faire nôtres des causes qui ne nous concernent pas, applaudir à tout rompre un printemps figé à l'état de bourgeon, saboter l'économie nationale pour, à travers le « qui donne ordonne », envoyer à la mort une jeunesse sciemment désœuvrée, soutenir par les armes un régime inique, sournois et pernicieux, faisant fi du ressentiment national.
À l'heure où le concert des nations appuie sans réserves la pérennité de ce petit coin d'Éden appelé Liban, nul n'a le droit, même s'il entend des voix ou se croit investi d'une mission divine, de contrer cette volonté, non parce qu'elle émane d'instances internationales, mais parce que telle est l'aspiration de son peuple.
Encore faut-il que chaque partie mette un peu d'eau dans son vin, même s'il y en a qui disent ne pas toucher à ce breuvage, pourtant nectar des dieux, rapatrier au Liban la volonté nationale, rapatrier au Liban les textes de la Loi fondamentale, l'édulcorer, la réviser, l'assainir en tenant compte et de sa force et des faiblesses dont elle est gravement entachée.
Il existe actuellement une frange importante de la population qui se sent marginalisée. Pour son malheur, les dirigeants qu'elle s'est choisis n'ont pas su être les locomotives qu'on escomptait, se contentant de petits bénéfices ponctuels, de faire les wagons qu'on attelle et traîne de-ci de-là au gré de la volonté des aiguilleurs.
Alors, puisque la saison est ouverte, parler d'un président fort – le terme restant assez vague : soulève-t-il des poids, a-t-il de gros biceps, est-il sous hormones, est-ce un catcheur ou bien un homme qui sait faire fonctionner ses méninges ? – est inutile tant que les institutions sont laissées à tout vent, que les champions du suivisme sévissent, que le clientélisme bat son plein, qu'on est tout et n'importe quoi, avant d'être uniquement libanais.
Georges TYAN


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