Mon cher Liban... On dit que l'âme humaine peut s'infiltrer à travers les mots d'une plume et c'est avec une plume chagrinée que je t'écris. Pourtant, je ne le fais point pour pleurer ton sort, je ne te demande guère de secouer les ténèbres qui t'entourent et je ne te supplie pas non plus de dresser ta tête de marionnette face aux manipulations. Je t'écris mon cher pays pour me culpabiliser moi-même. Comment puis-je demander à une terre, quelque belle et généreuse qu'elle soit, de s'autoguérir ? Si tous les hommes pouvaient se débarrasser du mal qui les afflige, ils seraient tous médecins et toi aussi... quoique malgré toi. Alors, nous t'empoisonnons en espérant que ton immunité parvienne à nous battre encore une fois, que les antidotes acquis durant toutes ces années peuvent, encore une fois, te garder les pieds sur... terre (?) La terre qui est maintenant limitée à sa forme matérielle, la terre sur laquelle nous marchons chaque jour, la même terre qui nous berce chaque nuit. Yourcenar avait raconté l'histoire de Kâli, une déesse pure tellement enviée par les dieux qu'ils finissent par transformer son corps en celui d'une prostituée, tout en lui gardant le chef céleste. Le corps, entraîné par les intérêts et l'envie, se noyait dans la débauche, alors que la tête, incapable, pleurait son sort.
Notre Kâli à nous, tu essuies, impuissante, tes larmes et nous te reprochons de ne pas résister. Et dans ces moments rares qui nous rappellent que notre terre saigne, nous choisissons uniquement l'encre pour nous révolter. L'encre sèche ? Pas de soucis, nous en avons plein. Les plumes sont nombreuses, y compris des plumes de paon qui chassent le danger... pour une durée éphémère. On dit que la belle plume fait le bel oiseau, mais que vaut un bel oiseau prisonnier et impuissant dans une cage d'enfer ?
Secouons-nous pour notre pays. Les rues qui restent ne sont pas toujours là pour rien, marchons sur cette terre comme si on l'embrassait pour la remercier, refusons le passé avec la force qui nous reste et décidons de changer, et non pas de changer... d'avis. Les cris appelant à une vendetta sont nombreux, mais ceux qui parviennent ne sont pas les cris des plumes de poule, mais ceux d'un peuple qui a marre des mêmes coqs.
Jana AOUAD

