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Nos lecteurs ont la parole - Youssef Mouawad

À hue et à dia, notre République

Tout est affaire de décor, disait Aragon, et les constitutionnalistes, ces intermittents du spectacle quand ils ne sont pas eux-mêmes des bateleurs, ont pu soutenir que le régime politique libanais était celui d'une démocratie parlementaire. La science juridique française (le doyen Vedel et le professeur Duverger, entre autres) a tant égaré ces messieurs de la basoche qu'à leur tour, ils ont affirmé l'existence d'une prétendue République libanaise sur le modèle occidental. Par simple extrapolation !
Les arguments étaient disponibles ; du moment qu'on n'était ni une dictature militaire ni une monarchie héréditaire comme chez les voisins, nous étions nécessairement de plain-pied avec la notion de démocratie. Simple comme bonjour : le principe de séparation des pouvoirs était plus respecté au Liban que dans les régimes arabes répressifs, un certain formalisme de bon aloi, notre presse de surcroît libre et une ouverture sur l'économie-monde. Tous les ingrédients étaient réunis pour sauter à la conclusion : le Liban était la seule République digne de ce nom dans le Moyen-Orient arabe. S'il vous plaît !
Or nos illusions mises à part, le régime républicain libanais est resté au stade du balbutiement. Et nous vivons toujours les convulsions qui accompagnent l'accouchement d'un État moderne au forceps. Car le problème ne réside pas dans les textes, mais dans le tissu social et, plus précisément, dans notre société prétendument civile.
Comment se retrouver dans ce capharnaüm, quand les concepts constitutionnels sont des miroirs déformants ? Un Conseil constitutionnel qui assassine la République en se prononçant sur la loi électorale; un président de la Chambre qui ferme l'Assemblée nationale sous un prétexte fallacieux, comme on fermerait un vulgaire établissement commercial et, qui plus est, est couvert d'acclamations par une bonne partie de la « nation » dont il viole le pacte constitutif.
Pour confirmer l'évolution démocratique d'un régime, il faut s'assurer préalablement de « l'alternance au pouvoir ». Or le système qui prévaut chez nous est celui de la « distribution des pouvoirs ». Nos diverses confédérations tribales sont tellement imbriquées dans l'État et l'État tellement imbriqué en elles que le jeu de bascule empêche l'aboutissement du processus étatique, tout en jouant un rôle positif de contre-pouvoir face aux abus éventuels d'un État fort. Mais les mentalités claniques sont volatiles, elles ne sont pas garantes de la pérennité de l'État moderne qui est toujours victime des renversements d'alliance, des loyautés multiples de ses citoyens et des volte-face permanentes des groupes divers.
On ne fait un pays de droit qu'avec des individus autonomes, qu'avec des personnes qui choisissent d'être des citoyens dans leur pré carré. Un pays de droit ne peut se constituer avec des affiliés à des tribus nommées et à des clans aux intérêts divergents, encore moins avec des suiveurs d'hommes providentiels. Or par certains aspects nous serions plutôt un agrégat de communes autonomes rassemblées dans un certain périmètre, ou plutôt un conglomérat de seigneuries qui évoluent dans une zone fragmentée politiquement, seigneuries dont les alliances se font et se défont à souhait dans le décor constitutionnel d'une république qui serait d'opérette, n'était-ce le sang indûment versé !
Le souci majeur de tout groupe est celui d'assurer, de par la pérennité de son chef, une certaine liberté d'action, une légitimité territoriale, sa sécurité physique et un équilibre de force et d'intérêts dans les rapports avec les autres groupes avec lesquels il partage un soi-disant destin national. Et dans chaque seigneurie, on retrouve une forme anachronique de représentation qu'elle soit d'origine héréditaire, financière ou milicienne. Alors le concept de volonté populaire d'après Rousseau, appliqué au corps électoral de Zghorta, du Hermel, de Bab el-Tebbaneh ou de Bint Jbeil... Cela relève de la facétie et du délire !
Soyons modestes ! Il faut prendre notre République pour ce qu'elle vaut, et elle ne vaut plus grand-chose depuis l'inénarrable accord de Taëf qui a quand même mis fin aux combats. Notre forme inachevée d'État a atteint le plus haut niveau d'accomplissement auquel elle peut
prétendre. Elle assure un service minimal et, de ce fait, elle a droit à notre reconnaissance, mais de grâce ne lui accordons pas des mérites qu'elle n'a pas! Destin ou fatalité? me diriez-vous. Certainement! D'ailleurs fait-on de la politique autrement qu'en fonction de réalités sociologiques? Pour comprendre les régimes du Moyen-Orient, il faut garder à l'esprit le système mamluk des factions s'entredéchirant et fomentant des troubles, mais qui néanmoins assure un équilibre instable qui fournirait aux populations assez de marge pour survivre.
Formellement, notre démocratie est fondée sur la revendication de certains droits fondamentaux de tous les citoyens (préambule de la Constitution), mais en réalité notre système est basé sur le privilège de certains d'entre nous (les premiers couteaux et leurs coteries) qui, s'étant attribué l'exercice du pouvoir, l'exercent sous les acclamations de leurs affidés.
Oui, tout est affaire de décor constitutionnel, mais en trompe-l'œil !

 

Tout est affaire de décor, disait Aragon, et les constitutionnalistes, ces intermittents du spectacle quand ils ne sont pas eux-mêmes des bateleurs, ont pu soutenir que le régime politique libanais était celui d'une démocratie parlementaire. La science juridique française (le doyen Vedel et le professeur Duverger, entre autres) a tant égaré ces messieurs de la basoche qu'à leur tour, ils ont affirmé l'existence d'une prétendue République libanaise sur le modèle occidental. Par simple extrapolation !Les arguments étaient disponibles ; du moment qu'on n'était ni une dictature militaire ni une monarchie héréditaire comme chez les voisins, nous étions nécessairement de plain-pied avec la notion de démocratie. Simple comme bonjour : le principe de séparation des pouvoirs était plus respecté au Liban que dans les...
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