C'est peut-être l'instinct de conservation, déclenché par la fragilisation croissante du pays. Ou encore la formidable résilience d'un tempérament proprement libanais forgé par des siècles d'épreuves, mais le bon sens va peut-être triompher, et un nouveau gouvernement voir le jour, après neuf mois de tiraillements et de nauséeuse controverse.
Certes, rien ne sera réglé, la victime restera la victime, et le bourreau le bourreau, mais ce retour de la controverse politique vers le Conseil des ministres signalera peut-être un retour de toute la vie politique vers les institutions, vers un État de droit qui, au départ, n'existe que pour défendre la société contre sa propre entropie, ou, au choix, sa propre barbarie. Si le Liban s'en sort, ce sera une formidable leçon de sociologie politique que l'histoire aura assénée aux divers groupes politiques qui ont cru pouvoir le prendre en otage.
Il faut le dire aussi : d'une certaine façon, l'ultimatum du président de la République a payé. M. Sleiman avait en effet averti qu'il se verra contraint d'accorder son aval à un gouvernement « neutre », c'est-à-dire formé de personnalités choisies indépendamment de leur représentativité populaire, mais dans le respect de la représentation communautaire, si une entente sur un gouvernement politique n'est pas conclue. Cette perspective a dû servir de repoussoir au Hezbollah et au courant du Futur, et les amener à composition, sachant que le premier se disait attaché à un gouvernement où il détiendrait le tiers de blocage, tandis que le second accordait sa préférence à un gouvernement « non politique ».
En gros, la parole semblait être hier au courant du Futur, qui a posé un certain nombre de conditions préalables à son acceptation, sachant que cette « acceptation conditionnelle » est déjà une très grande concession, comme l'a si bien relevé hier Samy Gemayel à la chaîne al-Jadeed. En effet, elle présuppose que le Futur a accepté de s'asseoir à la même table que des ministres du Hezbollah, un parti engagé dans les combats en Syrie et, surtout, un parti accusé de l'assassinat de Rafic Hariri. Mais qui s'en défend.
Ce sera, si tout se passe bien, un gouvernement de 24 ministres où les trois grandes composantes politiques du pays, le 14 Mars, le 8 Mars et le centre, seront représentées à égalité, avec 8 ministres pour chacune d'entre elles.
La formule à l'étude prévoit que les deux groupes de huit ministres du 14 et du 8 Mars soient formés, chacun, de trois ministres partisans et de 5 autres choisis dans leur mouvance respective, mais sans appartenance explicite (Voir par ailleurs).
Navette Beyrouth-Paris pour Machnouk
Tandis que le 8 Mars répétait hier son rejet catégorique, et toujours menaçant, d'un gouvernement de fait accompli, dont il serait exclu, le 14 Mars, lui, a déclaré attendre des réponses à ces questions qui portent, notamment, sur la teneur de la déclaration ministérielle et la rotation des portefeuilles ministériels. Il semble, en fait, qu'une partie de ces réponses soit venue, puisque Nouhad Machnouk, flanqué de Nader Hariri, a fait hier deux déplacements à Paris, le premier en cours de journée, l'autre en soirée, pour y consulter Saad Hariri. On en saura plus aujourd'hui.
Il reste que des prises de position des uns et des autres, il est possible d'entrevoir une partie de ces réponses, dans les déclarations faites ici et là. C'est ainsi que Nehmetallah Abi Nasr, qui fait partie du bloc de Michel Aoun, a affirmé hier, à partir de Bkerké, que « la politique de neutralité est l'unique garant de l'avenir du peuple libanais dans la diversité de ses appartenances et de ses allégeances », une phrase que le courant du Futur pourrait reprendre à son propre compte telle qu'elle, et qui répond à l'une des exigences du Futur : l'absence de référence à la résistance dans la déclaration ministérielle, ou du moins, une référence explicite à la déclaration de Baabda, qui en neutraliserait l'effet. En effet, la déclaration réclame que le Liban se distancie de tout axe régional, sans pour autant se proclamer neutre à l'égard des grandes causes du monde arabe, comme la cause palestinienne. Venant d'un député du bloc Aoun et sachant – c'est chose confirmée – que ce dernier a vu en secret, ces jours-ci, Hassan Nasrallah, une telle déclaration a de quoi rassurer : le 8 Mars compterait donc un aventurier en moins.
Une déclaration pacifique du député Salim Salhab affirmant que le CPL « ne sera pas un obstacle devant la formation d'un gouvernement » est venue confirmer la volonté de coopération de cette mouvance avec les efforts déployés en haut lieu. « Un gouvernement et un président sont deux conditions nécessaires à la stabilité du Liban », seraient convenus au cours de leur tête-à-tête secret les deux leaders du 8 Mars.
Autre détail rassurant pour le chef de l'État, il est hors de question que le Hezbollah ait recours à la rue pour faire chuter le gouvernement, au cas où il serait placé devant le fait accompli d'un gouvernement neutre. C'est du moins les assurances qu'aurait entendues l'ambassadeur de France, Patrice Paoli, de la part de Ammar Moussaoui, chargé des relations extérieures du parti pro-iranien, au cours d'un déjeuner dans un restaurant en vogue de Beyrouth. Quand on sait combien la communauté internationale tient à la normalisation de la vie politique libanaise, on mesure l'importance que revêtent de telles assurances pour la France. Et pour le chef de l'État.
Par ailleurs, à la navette intercontinentale de M. Machnouk, dont on aura les résultats aujourd'hui, il faut ajouter les navettes locales, comme celle de Waël Bou Faour entre Aïn el-Tiné et Mousseitbé, et celle que doit entamer aujourd'hui Fouad Siniora entre le centre-ville et Baabda.
Décidément, même si les jeux ne sont pas encore faits, il semble que d'heure en heure, de jour en jour la charge d'optimisme sur la possibilité de la formation d'un gouvernement « rassembleur », à défaut de pouvoir être appelé d'union nationale, ne cesse de grandir.
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Certes, rien ne sera réglé, la victime restera la victime, et le bourreau le bourreau, mais ce retour de la controverse politique vers le Conseil des ministres signalera peut-être un retour de toute la vie politique vers les institutions, vers un État de droit qui, au départ, n'existe que pour défendre la société contre sa propre entropie, ou, au choix, sa propre barbarie. Si le Liban s'en sort, ce sera une formidable leçon de sociologie politique que l'histoire aura assénée...


Il faudra donc être optimiste pour voir un nouveau gouvernement cette fois sinon on va commencer à croire au nom de la superstition à nos voyants trop pessimistes .
14 h 39, le 10 janvier 2014