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Nos lecteurs ont la parole - Carine Chammas

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Comme il était gris et pesant ce ciel de décembre....
De toutes les larmes versées ces huit dernières années, celles-là sont sans doute les plus amères. Elles ont l'âcreté du désespoir et l'acidité corrosive de l'impuissance.
Deux jeunes hommes m'ont brûlé le cœur.
Je suis ce jeune homme de 16 ans. L'âge de mon fils. Sur les photos, j'ai mon sweat rouge de Noël. Noël que j'ai partagé avec mes amis chrétiens. J'ai des lunettes d'intello et j'ai l'air plus sérieux que mes copains. C'est que je pense à mon avenir et que je bosse dur pour arriver. J'ai de grands rêves et s'il le faut mes parents s'endetteront pour me permettre d'y accéder. Sur les premières images de la scène d'horreur, je suis encore en vie. À peine. Des inconnus courageux se précipitent pour me venir en aide. Les chirurgiens qui m'opèrent le font avec l'énergie et la foi du désespoir. Mais ils luttent contre le diable. Et les prières des millions d'inconnus et celles de ma mère n'y pourront rien... Il n'y aura pas d'avenir pour moi dans ce pays.
Je suis ce jeune homme blond, ce Viking égaré en Méditerranée. Je soutiens ma mère digne et calme. J'ai les yeux qui brûlent, mais je ne laisserais pas couler mes larmes. Ils ne les verront pas. J'ai envie de hurler. J'ai doublement mal. J'ai mal physiquement de ce qu'ils lui ont infligé. Et j'ai mal de ce qu'il m'a trompé. Lui, mon père, mon guide, il m'a menti. Des années durant, il a volé du temps à notre enfance, il nous a privés d'Amérique, d'insouciance, de vie de famille. Il construisait une utopie et courait derrière une chimère. Tout ça pour ça. Il m'a menti. Dad was wrong : there is no future for Lebanon.There is no future for us in Lebanon.
Deux générations. Deux générations sacrifiées.
Parce que, en trente ans, notre caste politique n'a pas été renouvelée. Parce qu'il est interdit de rêver à un Liban meilleur. Parce que la coexistence est dangereuse. Parce que si rêver est interdit, agir est synonyme de trahison suprême. Parce que le mérite n'a aucune valeur. Parce que tout homme qui n'obéit pas implicitement au maître suprême est éliminé soit physiquement, de la manière la plus abjecte, soit politiquement et sournoisement par sa mise à l'écart. Et c'est ainsi que le discours sectaire des années 70 est sorti des greniers, et tel des mites il ronge un tissu social fragilisé depuis 2005 par la rancœur et le manque de compassion.
Comment faire ? Comment faire alors pour que ceux qui restent gardent l'espoir ? Car d'amour pour leur pays, ils ne manquent pas. Ils ont des rêves et des aspirations immenses. Ils s'en vont un jour au loin pour se réaliser. Pour prendre le meilleur. Puis ils reviennent parce qu'ils savent que le Liban mérite mieux, beaucoup mieux que ces miettes qu'on veut bien lui laisser.
Non Rami, ton pere n'avait pas tort. Et il ne s'est pas trompé. Un jour tu le comprendras et tu reviendras. Même si ta révolte d'aujourd'hui t'anesthésie.
Et non Mohammad, tu n'es pas mort pour rien. Tu n'avais rien à voir avec la politique, les politiciens, leurs magouilles et la fange dans laquelle ils vivent et nous enfoncent. Tu voulais simplement vivre. Comme tous les ados de ton âge. Et cette vie, on te la donnera. Nous et tous les jeunes. Et plût au Ciel que ta génération ne soit pas sacrifiée sur l'autel d'indifférence des grandes puissances. L'histoire est en marche. Elle va toujours dans le sens du progrès. Même si, à l'œil nu, nous ne voyons rien aujourd'hui. Un jour viendra ou on sortira de l'œil du cyclone,de ce cycle de violence, d'intolerance et de fanatisme. Ce jour-là, on devra vivre et rire doublement. Pour nous et pour tous ceux qui sont partis trop tôt. Et à ce jeu-là, au jeu de la vie et de la joie, le Liban est imbattable.

 

Comme il était gris et pesant ce ciel de décembre....De toutes les larmes versées ces huit dernières années, celles-là sont sans doute les plus amères. Elles ont l'âcreté du désespoir et l'acidité corrosive de l'impuissance.Deux jeunes hommes m'ont brûlé le cœur.Je suis ce jeune homme de 16 ans. L'âge de mon fils. Sur les photos, j'ai mon sweat rouge de Noël. Noël que j'ai partagé avec mes amis chrétiens. J'ai des lunettes d'intello et j'ai l'air plus sérieux que mes copains. C'est que je pense à mon avenir et que je bosse dur pour arriver. J'ai de grands rêves et s'il le faut mes parents s'endetteront pour me permettre d'y accéder. Sur les premières images de la scène d'horreur, je suis encore en vie. À peine. Des inconnus courageux se précipitent pour me venir en aide. Les chirurgiens qui m'opèrent le font...
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