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Nos lecteurs ont la parole - Youssef Mouawad

Les commensaux

Toute supériorité est odieuse, nous assure Baltasar Gracián s.j., mais toute bassesse est également révoltante, et comme ces deux formulations s'accordent bien ! L'homme adroit, l'homme de cour doit se soumettre « en humeur et en esprit » devant le maître de céans. Et l'on peut affirmer qu'il a définitivement cédé et qu'il a fait acte d'allégeance, quand il aura fini à la table du zaïm comme une soubrette finirait dans le lit d'un quelconque Casanova.
Mais qui sont donc ces commensaux que toute culture pointe du doigt ? Ce sont les personnes qui mangent habituellement à la même table qu'un autre comme le poisson pilote avec les requins nous apprend le Wikipédia. Alexandre Dumas dans un roman (Les mille et un fantômes) nous raconte texto que « le reste des commensaux de la maison soupait à la même table, chacun au rang que lui donnait sa position parmi les amis ou parmi les serviteurs ».
C'est en effet à table que s'établit le classement général. Quand le petit-fils du général de Gaulle se rendit en Arabie saoudite, on l'installa à la table du roi avec les princes de sang, alors que le diplomate qui l'accompagnait (et qui était censé représenter la République française) fut cantonné « à la table des esclaves ». Rumeur largement exagérée, me diriez-vous, qui fit les gorges chaudes de certains salons parisiens ; mais l'anecdote mérite d'être rapportée tant elle donne une idée des règles qui régissent la mise à table et la gradation sociale qu'elle implique.
Un vieil adage de ce côté du monde répète à l'envi que celui qui mange le pain du sultan frappe muni de son épée. Le pain et le sel (al-khobz wal milh) qu'on partage ont un pouvoir symbolique ; ils créent, semble-t-il, des relations de fraternité qui valent bien des fois les liens de sang. Ils créent également des liens de subordination et d'asservissement. Dans l'idée d'amadouer un responsable qui maintenait sa décision de faire manifester ses camarades dans les rues de Paris en février 1934, le ministre des Pensions avait ouvert un tiroir et lui avait proposé la rosette de la Légion d'honneur. L'insolite proposition attira la réponse suivante : « Monsieur le Ministre, à l'UNC, nous ne mangeons pas de ce pain-là... »
Mais que font les abonnés à une table ? ils sont censés amuser leur hôte, souvent à leurs propres dépens. Mais généralement, ils se gaussent perfidement les uns des autres et, quand l'ambiance retombe, l'hôte peut apostropher un habitué des lieux en lui enjoignant d'amuser la galerie (choubek ? Sallina !). C'est le sort du poète à gages, du professionnel de la servitude.
Les commensaux, et il en est à tous les niveaux de l'échelle sociale, sont des bouffons qui ont fait amende honorable, des individus engagés politiquement, rameutés pour la défense d'une « noble cause ». Flagorneries, vulgarité et humiliations capitonnées font leur pain quotidien, et c'est en gros la contrepartie d'un bref passage à table. Ne dit-on pas qu'en ville, les rats sont les commensaux de l'homme comme les hyènes le sont à la campagne ?
Que penser alors de ceux qui tiennent table ouverte à Beyrouth ou dans les hauteurs de nos fières montagnes ? Accepter l'invitation du zaïm du Nord ou du Sud ou de la fertile Békaa, est-ce faire preuve de vénalité lorsqu'on est employé d'un service public ? Le fait d'être abonné à ces festins dominicaux constitue-t-il une entorse à l'indépendance d'esprit, à l'autonomie de la volonté ? C'est d'autant plus regrettable que l'ambiance à ces retrouvailles dominicales est généralement festive, et que ça ferait grand peine à certains de rater lesdites agapes. Ils y gagnent en visibilité et en grade. Imaginez leur dépit s'ils s'entendaient dire par un acolyte : « Tiens, je ne t'ai pas vu à la table du mouallem depuis quelques semaines... »
On incrimine trop vite notre époque, on dit que les hommes y sont devenus complaisants, faciles. Or, l'histoire des abbassides nous révèle l'existence d'une variété particulière de serviteurs qui, en contrepartie de leurs services, ne recevaient pas de gages ; c'étaient les « adarit », des sortes de domestiques à qui le maître n'avait à assurer que la simple subsistance. Mais était-ce bien tout ce dont ils bénéficiaient, eux qui écumaient la table de leur patron pour se rassasier ?
Nenni, car se presser à une table, c'est également s'attirer une protection comme si on se drapait dans l'abaya d'un petit potentat. Voilà à quoi rime de fréquenter un salon, même si c'est celui de madame Verdurin : il faut souscrire inconditionnellement à ses opinions, sans rechigner. Et quant aux remarques que le commensal est convié à faire, autant qu'elles soient positives et dans le registre de la flatterie.
Et qui mangerait ce pain du dégoût ? me diriez-vous. Les ambitieux et les quémandeurs, c'est-à-dire toutes sortes de gens. Le général Chéhab n'avait-il pas traité les siens, ceux du Nahj, de « fromagistes » ?
Plus que jamais on pourra répéter : dis-moi à quelle table tu manges et je te dirai qui tu es.

 

Toute supériorité est odieuse, nous assure Baltasar Gracián s.j., mais toute bassesse est également révoltante, et comme ces deux formulations s'accordent bien ! L'homme adroit, l'homme de cour doit se soumettre « en humeur et en esprit » devant le maître de céans. Et l'on peut affirmer qu'il a définitivement cédé et qu'il a fait acte d'allégeance, quand il aura fini à la table du zaïm comme une soubrette finirait dans le lit d'un quelconque Casanova.Mais qui sont donc ces commensaux que toute culture pointe du doigt ? Ce sont les personnes qui mangent habituellement à la même table qu'un autre comme le poisson pilote avec les requins nous apprend le Wikipédia. Alexandre Dumas dans un roman (Les mille et un fantômes) nous raconte texto que « le reste des commensaux de la maison soupait à la même table, chacun au...
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