Alors que l'argentine célèbre mardi 30 ans consécutifs de démocratie, un record, sur les 30.000 disparus présumés lors de la Guerre sale, seulement 600 personnes ont jusqu'ici été identifiées. AFP PHOTO / DANIEL GARCIA
Le chapitre des dictatures s'est clos en Amérique du Sud il y a moins d'un quart de siècle, mais pour tourner cette page sombre, exhumations et investigations continuent d'être menées afin d'éclaircir les circonstances de la disparition d'illustres opposants.
Les Chiliens Salvador Allende et Pablo Neruda ou le Brésilien João Goulart, pour citer les plus récents cas, sont décédés lors des coups d'Etat militaires perpétrés dans leurs pays ou durant les dictatures instaurées dans la foulée.
Si les certificats de décès mentionnent tous une cause officielle de la mort (suicide, maladie, arrêt cardiaque...), le doute n'a jamais vraiment quitté certains esprits et le besoin de vérité porté par des proches ou d'anciens compagnons de lutte a conduit à leur exhumation quelque 40 ans plus tard.
Parfois pour éclaircir les conditions de leur décès: l'exhumation en 2004 des restes d'Eduardo Frei Montalva, président du Chili de 1964 à 1970, a notamment permis d'établir que sa mort en 1982 était probablement due à un empoisonnement.
Parfois simplement pour mettre fin aux théories du complot, comme dans le cas de l'autre ancien président chilien Salvador Allende, exhumé en 2011, même si la thèse de son suicide lors du coup d'Etat d'Augusto Pinochet le 11 septembre 1973 n'a jamais vraiment pu être mise à mal.
"Nous voulons la vérité"
Ce travail sur les corps de célèbres victimes attestées ou supposées des différentes dictatures militaires ayant sévi en Amérique du Sud dans les années 70 et 80 est à rapprocher de celui mené sur les anonymes, qui se comptent par milliers et dont les restes continuent à ce jour d'être retrouvés et identifiés, notamment en Argentine et en Uruguay.
Pour Judith Schonsteiner, directrice du Centre des droits de l'homme de l'Université Diego Portales au Chili, il s'agit d'une part de faire la lumière sur les cas d'"exécutions extrajudiciaires" mais également d'apporter "justice et réparation" aux proches des victimes de disparitions forcées, parfois enterrées clandestinement.
Les organisations de défense des droits de l'homme estiment que 3.200 personnes ont été tuées par le régime de Pinochet, entre 1973 et 1990. En Argentine, les victimes s'élèvent à plus de 30.000 (de 1976 à 1983).
"Il faut chercher, exhumer et identifier tous les corps (...) Nous voulons la vérité, la justice et des réparations", renchérit pour l'AFP Pedro Sanchez, de l'Association des proches et martyrs de la démocratie (ASOFMAND) en Bolivie, pays qui connu une série de coups d'Etat militaires entre 1964 et 1982.
Mi-novembre, la dépouille de l'ancien président du Brésil João Goulart (1961-1964), renversé par un coup d'Etat et décédé en 1976 en Argentine, a été exhumée pour déterminer s'il avait été empoisonné dans le cadre du plan Condor, un programme de répression des opposants à l'échelle internationale mis en place par les dictatures latino-américaines des années 70 et 80.
Le même soupçon a guidé les expertises effectuées sur les restes du poète et prix Nobel Pablo Neruda, officiellement décédé d'un cancer peu après le coup d'Etat de Pinochet.
Même si des experts internationaux ont conclu début novembre à "l'absence d'éléments chimiques significatifs qui puissent être liés à (sa) mort", le dossier reste ouvert, notamment à la demande de ses proches et du Parti communiste chilien.
Traduire en justice
Tourner les pages sombres de l'histoire récente en Amérique latine signifie également traduire en justice les tortionnaires.
En Argentine, où la répression a été la plus féroce, les procès se multiplient, notamment parce que les militaires sont sortis affaiblis de leur défaite face à l'Angleterre dans le conflit de l'archipel des Malouines, en 1982, et n'ont pu négocier les conditions du retour à la démocratie, en 1983.
"Les Argentins n'ont plus peur du tout de l'armée, ils ont donc été beaucoup plus audacieux pour juger les dictateurs et leurs sbires", affirme ainsi à l'AFP l'ancien journaliste et diplomate français spécialiste de l'Amérique latine, Pierre Kalfon.
"Au Chili en revanche, la présence de l'armée est encore forte", ajoute-t-il, expliquant que sous Pinochet, l'armée, financée par l'agent du cuivre dont regorge le pays, est devenue "une puissance militaire mais aussi économique (...) Du coup, la bataille pour la justice et la punition des tortionnaires est extrêmement lente et timide".
Environ 70 anciens responsables de la dictature sont incarcérés au Chili. En Argentine, ils sont plus de 250 à avoir été déjà emprisonnés.
A l'inverse, au Brésil (1964-1985) ou en Uruguay (1973-1985), où à l'instar du Chili la remise du pouvoir aux civils a été négociée, le retour à la démocratie s'est accompagné d'une large impunité en faveur des responsables de violations des droits de l'homme.
Pour Judith Schonsteiner, l'enjeu des actions en justice pour obtenir que la lumière soit faite sur les circonstances de la mort de l'ensemble des victimes, est de démontrer, afin que cela ne se reproduise pas, qu'"à un moment donné de l'Histoire, un groupe de personnes a cru pouvoir faire ce qu'il voulait" du reste de la population.
Pour mémoire
Les Premières dames latino-américaines entrent dans la lumière

