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Nos lecteurs ont la parole

Ce pays dans lequel nous vivons...

Khalil CHEHADÉ
Nous vivons dans un pays où désormais les citoyens semblent complètement désintéressés de la vie politique de leur pays, qui ne sont pas concernés par ce que cette vie politique leur propose et qui sont désormais tournés vers d’autres intérêts
Nous vivons dans un pays où kidnapper quelqu’un est devenu sujet à débat, où on pèse le pour et le contre d’une telle démarche et où même la justice a trouvé ces arguments recevables.
Nous vivons dans un pays où les citoyens ne sont informés de rien, où les ministres ne prennent pas la peine de régulièrement s’adresser à l’opinion pour expliquer leurs décisions et éclairer les citoyens. Un pays où on ne sait pas qui a commis tel crime et ce qu’il est advenu de lui.
Nous vivons dans un pays où on a besoin de plus de huit mois pour former un gouvernement qui est supposé rester au pouvoir pour quelques mois – jusqu’en mai 2014.
Nous vivons dans un pays où la Constitution elle-même est constamment bafouée et ne fournit plus de réponses aux multiples supercheries des hommes politiques. D’ailleurs, quelle Constitution au monde prévoit une solution pour des hommes politiques qui ne veulent pas organiser des élections parlementaires, qui ne veulent pas former un gouvernement et qui, bientôt, ne voudront pas élire un nouveau président de la République ?
Nous vivons dans un pays où la majorité des débats politiques portent sur le point de savoir si une échéance politique aura lieu et sinon comment trouver une « tournure » pour que cette échéance n’ait pas lieu.
Nous vivons dans un pays où les hommes politiques sont divisés en deux camps qui défendent deux visions du Liban radicalement différentes.
Pourtant, ces deux camps s’entêtent à participer ensemble dans le même gouvernement, un gouvernement qu’ils mettront en panne bientôt et qui ne fonctionnera qu’à à-coup
Nous vivons dans un pays où les sujets de société sont absents du débat politique et où les préoccupations majeures des Libanais ne sont jamais prises en compte : le pouvoir d’achat, le déficit budgétaire qui se creuse, le manque d’infrastructure solide (transports, électricité, etc.), l’environnement...
Nous vivons dans un pays ingouvernable et non gouverné, où les lois datent des années 1930. Pourtant, les députés ne se réunissent que pour quelques heures par an pour se prononcer rapidement sur des lois sur lesquelles leurs leaders politiques se sont déjà mis d’accord.
Nous vivons dans un pays où si on demande à un concitoyen qui est son candidat favori pour l’élection présidentielle du printemps prochain, on se fait passer pour un imbécile. D’ailleurs, où sont ces candidats à la présidentielle ? Quels sont leurs programmes électoraux ? Qu’ont-ils à nous proposer ?
Nous vivons dans un pays où les citoyens ont presque appris à vivre sans État, où chacun se débrouille seul face à son chômage, sa maladie ou sa pauvreté.
Nous vivons dans un pays où des personnes osent envoyer des missiles sur le palais présidentiel, mais où on ne sait jamais qui a procédé à cette manœuvre.
Nous vivons dans un pays où on a institutionnalisé l’obstruction de la bonne marche des institutions publiques, où on a inventé le fait qu’il est nécessaire d’avoir un consensus général de toutes les composantes confessionnelles pour voter une loi. Cela est non seulement contraire à la Constitution libanaise, mais aussi impose une lenteur et une inefficacité inouïes à la bonne marche des institutions et à la prise de décisions dans ce pays.
Nous vivons dans un pays où la deuxième plus grande ville est désormais livrée aux gangs qui se battent sans que le gouvernement n’agisse, une ville où le – maigre – État de droit présent sur le territoire libanais ne fait plus la loi.
Nous vivons dans un pays où mêmes les lois qui sont sujettes à un consensus universel, comme interdire l’alcool au volant, ne sont pas appliquées et où les policiers paresseux ne prennent plus la peine d’appliquer ces lois.
Nous vivons dans un pays où des citoyens veulent changer l’ordre du monde et aller combattre dans d’autres pays à l’heure même où les problèmes internes se font de plus de plus pressants
Nous vivons dans un pays où la majorité des chaînes locales de télévision ne font place qu’à des programmes télé où se mêlent la bêtise, la superstition et l’ignorance. Quel respect peut-on avoir pour un journaliste qui demande à son invité-devin des prédictions sur l’avenir du pays, de la région et du monde ?
Nous vivons dans un pays où le « decision making » ne se trouve pas entre les mains des représentants du peuple et du gouvernement qu’ils forment. Il est réparti entre plusieurs partis politiques selon le principe de la loi du plus fort, qui eux l’offrent aux forces régionales qui les soutiennent.
Nous vivons dans un pays où certains députés ont des noms parfaitement anonymes à la grande majorité de leurs concitoyens tellement ils n’ont pas pris part à la vie politique durant les quatre dernières années.
Nous vivons dans un pays où aucun organe officiel ne mesure les chiffres de l’inflation, le taux de chômage, le taux de croissance économique... Les hommes politiques interprètent alors les chiffres selon leurs besoins. Une bonne gouvernance d’un pays commence pourtant par une mesure précise de ces indicateurs.
Nous vivons dans un pays où le débat politique est rythmé par un homme politique qui boude un autre alors qu’un troisième se réconcilie avec un quatrième.
Nous vivons dans un pays où les hommes de religion ont toujours le monopole exclusif sur le statut personnel de leurs citoyens respectifs, profitant encore et toujours du vacuum législatif des députés paresseux.
Nous vivons dans un pays où le sport est devenu carrément inexistant, plombé par les enfantillages de ceux qui gouvernent les clubs.
Nous vivons dans un pays où les gouvernements ne présentent plus de budget, ce qui est pourtant obligatoire selon la Constitution, et qui est la traduction en chiffres de la politique d’un gouvernement.
Nous vivons dans un pays où le chaos, la paresse, la corruption et la médiocrité se sont si fortement installés que beaucoup renoncent à les combattre.
Nous vivons dans un pays où beaucoup d’entre nous n’ont plus que le pouvoir d’écrire et d’exprimer leur désapprobation quant à la direction que prend le pays, et qui, toujours pris par un innocent mais affectueux vent d’optimisme, toujours emportés par une affection qui arrive encore à vaincre le froid pragmatisme de la raison, osent espérer un avenir meilleur pour leur pays. Un avenir qu’ils espèrent y contribuer, même un peu, parce qu’ils n’ont pas encore renoncé.

Khalil CHEHADÉ
Nous vivons dans un pays où désormais les citoyens semblent complètement désintéressés de la vie politique de leur pays, qui ne sont pas concernés par ce que cette vie politique leur propose et qui sont désormais tournés vers d’autres intérêtsNous vivons dans un pays où kidnapper quelqu’un est devenu sujet à débat, où on pèse le pour et le contre d’une telle démarche et où même la justice a trouvé ces arguments recevables.Nous vivons dans un pays où les citoyens ne sont informés de rien, où les ministres ne prennent pas la peine de régulièrement s’adresser à l’opinion pour expliquer leurs décisions et éclairer les citoyens. Un pays où on ne sait pas qui a commis tel crime et ce qu’il est advenu de lui.Nous vivons dans un pays où on a besoin de plus de huit mois pour former un gouvernement qui est...
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