« Allons donc, j’ai un peu de diabète et de triglycérides. Ce n’est pas une raison pour en faire une histoire. Ah, les femmes ! » Confortablement installé dans son fauteuil, M., la cinquantaine, croque un chocolat à pleines dents, faisant fi des avertissements de son épouse, qui s’inquiète pour sa santé. Le dernier bilan médical de son mari n’était pas rassurant, et ce dernier s’obstine à maintenir son mode de vie, refusant de se conformer aux indications de son médecin traitant.
M. est l’exemple type du patient (quelle que soit la maladie dont il souffre) indifférent, qui se laisse aller, ne se souciant ni de sa santé ni de l’avenir de sa famille au cas où son état s’aggraverait. Une attitude « m’en-fichiste », également observée chez les diabétiques, qui a poussé la Société libanaise d’endocrinologie, de diabète et des lipides (SLEDL) à tirer la sonnette d’alarme. À l’occasion de la Journée mondiale du diabète, célébrée le 14 novembre de chaque année, la SLEDL insiste sur l’importance de l’éducation pour prévenir la maladie et mieux la gérer.
Avec l’ordre des pharmaciens, la SLEDL lance ainsi une campagne de dépistage des prédiabétiques au Liban. La campagne sera lancée le 14 novembre et se poursuivra jusqu’à la fin du mois dans les pharmacies agréées (une affiche sur la vitrine les distingue). Elle consiste à effectuer un test de glucose facultatif aux personnes qui fréquentent ces pharmacies. Des données sur ces personnes seront également prises (âge, sexe, etc.). Les résultats seront divulgués au début de l’année prochaine.
Cette campagne nationale s’inscrit dans le prolongement du thème de la Journée mondiale « Protégeons notre futur », adopté par la Fédération internationale du diabète (FID) pour la cinquième année consécutive. À juste titre, puisque le diabète touche plus de 346 millions de personnes dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. Un nombre qui risque de doubler d’ici à 2030.
« “Protéger son futur” commence très tôt dans la vie, in utero, insiste le Dr Charles Saab, président de la SLEDL. On sait que les enfants qui naissent avec un retard de croissance intra-utérin ont un risque accru de devenir diabétiques à l’âge adulte, pour des raisons qu’on ignore encore. La femme enceinte peut elle aussi développer un diabète gestationnel, qu’il est important de détecter et de traiter pour mener à bien la grossesse. Après l’accouchement, l’enfant doit être suivi pour éviter qu’il ne développe un diabète. La maman aussi, puisque dans 10 % des cas, le diabète gestationnel peut mener à un diabète de type 2, surtout si la femme a une surcharge pondérale ou est obèse. Par ailleurs, un enfant qui pèse plus de quatre kilos à la naissance peut représenter un risque pour la maman. Dans ces cas, il est probable que la femme enceinte ait développé un prédiabète qui est passé inaperçu. »
« Protéger son futur » implique également un dépistage précoce des facteurs de risque susceptibles de déclencher le diabète de type 2. Au nombre de ces facteurs, communément appelés syndrome métabolique, figurent notamment l’obésité abdominale, l’hypertension artérielle et un taux élevé de triglycérides. À ceux-ci s’ajoutent le prédiabète, c’est-à-dire une glycémie variant entre 100 et 110 mg/dl, et la microalbuminurie (augmentation de la quantité d’albumine éliminée dans les urines). « Le tabagisme joue aussi un rôle dans l’apparition du diabète de type 2, note le Dr Saab. Plusieurs études ont montré que le tabagisme peut entraîner des microperturbations au niveau du pancréas qui peuvent déclencher cette forme de la maladie. »
Le patient, un partenaire...
Au cas où le diabète s’est déclaré, « Protéger son futur » consiste, selon le Dr Saab, à traiter la maladie très tôt et d’une manière judicieuse pour éviter ses complications, qui sont les mêmes quel que soit le type du diabète. Les spécialistes distinguent en fait deux types de la maladie : 1 et 2. Le diabète de type 1, ou insulinodépendant, survient dans 80 % des cas chez les jeunes âgés de moins de 20 ans. Cette forme de la maladie constitue environ 10 % de l’ensemble des cas. Elle est due à une carence en insuline sécrétée par le pancréas. Le diabète de type 2, par contre, est causé par une résistance à l’insuline. Cette forme de la maladie survient généralement chez les adultes après l’âge de 40 ans. Or de plus en plus de personnes âgées de moins de 30 ans sont diagnostiquées avec un diabète de type 2, en raison d’un mode de vie malsain.
Pour protéger son futur, il faudrait également « fournir au patient les outils nécessaires qui lui permettent de gérer la maladie ». « Le patient est un partenaire dans la lutte contre la maladie et il a un rôle à jouer, insiste le Dr Saab. Il ne suffit pas de faire l’hémoglucotest (test pratiqué chez soi qui permet de mesurer instantanément le taux de glucose dans le sang) plusieurs fois au quotidien, mais de réagir aux résultats. Pour cela, il est impératif qu’il consulte son médecin tous les trois mois pour ajuster le traitement, auquel il est impératif qu’il se conforme. Le patient doit aussi modifier son style de vie. Premièrement, il doit changer son comportement alimentaire. On ne doit pas manger par envie ou parce qu’on n’a rien d’autre à faire, mais parce qu’on a faim. Il est également déconseillé de manger au-delà de sa satiété. Deuxièmement, il doit faire une activité physique. De petits réflexes au quotidien peuvent aider dans ce cadre, comme le fait d’emprunter les escaliers au lieu de l’ascenseur. Troisièmement, si le patient est fumeur, il faut qu’il arrête le tabac. »
Et le Dr Saab de poursuivre : « Le diabète doit être compris comme étant une maladie des vaisseaux. Pour le contrôler, il ne suffit pas de régler uniquement le taux du glucose. Il faut en plus régler le taux des lipides et la tension artérielle, afin de prévenir les complications microvasculaires et macrovasculaires qui touchent respectivement les petits et les grands vaisseaux de l’organisme. On sait très bien qu’un Hb1Ac (indicateur de l’équilibre du diabète) élevé engendre ces complications. Au nombre de celles-ci, notamment, une insuffisance rénale pouvant entraîner une dialyse, une rétinopathie (atteinte de la rétine pouvant causer une cécité), des neuropathies (atteinte des nerfs) pouvant causer l’amputation d’un membre inférieur, ainsi que les maladies cardio-vasculaires et cérébrovasculaires. »
Le Dr Saab explique ainsi que le diabète est bien contrôlé lorsque le Hb1Ac se situe entre 6 et 6,5 %, le taux du mauvais cholestérol (LDL) est inférieur à 100 mg/dl et lorsque la tension artérielle est à 130/80 mm Hg. « Ce n’est pas une règle absolue, puisqu’à chaque cas correspond son protocole, indique le Dr Saab. On ne traite pas des chiffres, mais des êtres humains. Par conséquent, le traitement doit être individualisé. »
Un sérieux problème
Sur le plan national, « Protéger son futur » sous-entend la mise en place d’une stratégie pour lutter contre le diabète et prévenir ses complications. Cette stratégie doit encourager l’adoption d’un mode de vie sain, basé sur une alimentation équilibrée et une activité physique régulière.
Cela est d’autant plus important au Liban que près de 10 % des personnes âgées de plus de 18 ans et 15,8 % des Libanais âgés de plus de 45 ans sont diabétiques. « Le diabète représente un sérieux problème au Liban, affirme le Dr Saab. La prévalence de la maladie dans le pays fait toutefois l’objet d’une controverse. En effet, selon la FID, 20 % des Libanais âgés de plus de 18 seraient diabétiques. Or ce chiffre est basé sur une étude menée en 2005 sur l’hypertension artérielle. Dans le cadre de cette étude, le nombre de diabétiques a été mentionné sur base des informations fournies par le patient et non des examens médicaux. Les études rigoureuses concernant la prévalence du diabète au Liban sont celles publiées par les Drs Ibrahim Salti en 1997, Kamal Hirbli en 2005 et Hiba Bzeih en 2009. Ces trois études ont conclu qu’en moyenne 10 % de la population libanaise a le diabète. Tenant compte de ces études, la Société libanaise d’endocrinologie, de diabète et des lipides a officiellement demandé à la FID de réviser ses données. »
Avancées thérapeutiques
Le président de la SLEDL note en outre qu’avec les avancées thérapeutiques, il est plus facile de contrôler le diabète. « Les inhibiteurs de la DPP 4 sont une classe de médicaments qui agissent sur la physiopathologie même du diabète, explique-t-il. Ces médicaments dynamisent les cellules bêta responsables de la sécrétion d’insuline et agissent aussi sur les cellules alpha qui sécrètent le glucagon, une hormone sécrétée par le pancréas et qui provoque une augmentation de la quantité de glucose dans le sang. Les effets secondaires des inhibiteurs de la DPP 4 sont également minimes. »
Les injectables ou analogues au GLP 1 constituent la deuxième percée médicale dans le traitement du diabète de type 2. « Ces produits, initialement issus de la bave de lézard de Mexique, ont l’avantage d’entraîner une hypersécrétion d’insuline, note le Dr Saab. Ces produits sont très efficaces. Ils permettent de normaliser les glycémies sans risque d’hypoglycémie et donnent une sensation de satiété, ce qui peut aider à perdre du poids. »
Rappelant qu’il est conseillé de commencer le traitement à l’insuline très tôt, « pour mieux récupérer la fonction de la cellule bêta », le Dr Saab note que les pompes à insuline sont très utilisées dans le traitement du diabète de type 1, « surtout lorsqu’il est mal contrôlé ». « Ces pompes donnent en continu les doses basales d’insuline précalculées selon les besoins de chaque patient, dit-il. Ces pompes miment le pancréas. Certaines d’entre elles peuvent même être télécommandées, ce qui les rend encore plus pratiques. Les pompes, surtout la nouvelle génération qui sont petites, ne gênent pas le patient ni ne perturbent son rythme de vie. Elles sont très faciles à porter, à utiliser et à débrancher, et sont utiles surtout pour les jeunes patients. »
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