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Culture

Un regard inédit sur « La France arabo- orientale – Treize siècles de présences »

Sur les rayons Voilà un ouvrage, paru aux éditions de La Découverte, dont le titre en dit long sur cette France plurielle du XXIe siècle, dont la mémoire et la culture s’ouvrent à la présence des émigrés arabes qui revendiquent leur place dans le « roman national ».
09/11/2013
À l’histoire classique de France se greffe désormais une anthologie d’une «autre France, celle de femmes et d’hommes en provenance des anciennes colonies d’Orient et du pourtour méditerranéen», comme l’écrit en préface l’historien Benjamin Stora. Reflétant avec audace et à travers des documents inédits (photos, récits, témoignages) la «nouvelle question d’Orient» au cœur de la société française, ce projet d’envergure a été initié sous la direction des chercheurs Pascal Blanchard, Naïma Yahi, Yvan Gastaut et Nicolas Bancel, et regroupe les travaux d’un collectif de 40 chercheurs, avec un fonds iconographique inédit. Le résultat en est un beau livre, riche en illustrations et une belle qualité d’édition (La Découverte).
Compilation de travaux récents d’historiens, sociologues et universitaires, ce récit encyclopédique part sur les traces des Arméniens et des Libanais, des Turcs et des Maghrébins et jusqu’aux Touaregs, en s’arrêtant longuement aussi sur l’Algérie, celle des immigrés mais aussi des harkis, des juifs et des pieds-noirs... Il raconte cette relation dualiste d’attraction-répulsion, des travailleurs immigrés marocains, tunisiens et algériens, avec l’ancienne puissance coloniale, qui est aussi patrie des droits de l’homme et terre d’accueil. Il décrit leur lien particulier à la France, qui n’est pas celui du sang et du sol, mais celui de la langue et de la culture. Cette histoire «transcende le fait religieux» pour concerner aussi bien les musulmans arabes que les chrétiens d’Orient et les juifs du bassin méditerranéen. Les contributeurs (parmi lesquels l’attaché culturel de l’ambassade du Liban en France, Abdallah Naaman) sont «spécialistes» des chrétiens d’Orient, comme l’universitaire Bernard Heyberger, ou de l’islam et de l’immigration en France (Stéphane de Tappia, Véronique Rieffel, Peggy Derder, Rabah Aïssaoui), sociologues comme Elkbir Atouf, ou historiens de la société française du XXe siècle (Ralph Schor). Une telle diversité donne toute la richesse d’un récit qui s’étend sur «le temps long», de la prise de Narbonne en 719 par les conquérants musulmans de la péninsule Ibérique et la célèbre bataille de Poitiers (732) où Charles Martel arrêta l’avancée des Arabes, jusqu’à nos jours. Treize siècles de relations «parfois conflictuelles et parfois fusionnelles» avec l’Orient arabe ont marqué l’histoire de France. Des croisades aux capitulations de 1536 signées par le roi « chevalier et très chrétien » François 1er avec Soliman le Magnifique, de l’expédition d’Égypte (1798-1801) à la prise d’Alger (1830), de l’Empire au mandat en Syrie et au Liban, de la France du premier congrès arabe en 1913 à la France où se posent avec acuité les questions de l’immigration et des flux migratoires cent ans plus tard, l’ouvrage explore les facettes méconnues de cette histoire mouvementée qui se double d’échanges culturels et commerciaux Orient-Occident d’une grande ampleur.
Au début du XVIIIe siècle, la traduction des Mille et Une Nuits d’Antoine Galland ancre dans l’imaginaire européen le rêve d’un Orient exotique. La campagne d’Égypte va alimenter ce qui deviendra l’orientalisme, en littérature, peinture, architecture et mode. La Nahda du monde arabe et l’opposition au pouvoir répressif ottoman se font à partir de Paris, avec la création de clubs littéraires, de partis politiques et de journaux. Parmi les figures libanaises contemporaines, les poètes et écrivains Georges Schéhadé, Andrée Chédid, Amin Maalouf, le pianiste Abdel-Rahman el-Bacha, le poète syro-libanais Adonis, le compositeur de musique de films Gabriel Yared ou le chanteur Louis Chedid, mais aussi des médecins et des champions sportifs illuminent les pages de cet album foisonnant, où alternent les périodes d’ombre et de lumière. L’ouvrage expose aussi, avec réalisme, la dégradation de l’image de «l’Arabe» dans l’imaginaire français : «sarrasin», «ottoman», «bougnoule», «beur»... L’on y relève qu’après – ou nonobstant – les guerres de libération des années 50, les luttes ouvrières et sociales des années 60-70, la politique de regroupement familial voulue par Giscard d’Estaing, et la «marche des beurs» en 1984, la question de l’intégration se pose dès l’an 2000, et «l’étau se resserre sur la figure de l’Arabe musulman et sur l’immigration turque, en contrepoint de l’image de l’intégration des Arméniens ou des Libanais». Les émeutes de 2005 révèlent une fracture territoriale et sociale entre les «quartiers». Et pourtant, «la France arabo-orientale se construit, à bas bruit», dans la culture populaire, les influences musicales, le langage des jeunes, les activités sportives, l’édification de l’Institut du monde arabe, autant que les investissements qataris, dont l’achat du très emblématique PSG.
Il y eut Les Croisades vues par les Arabes d’Amin Maalouf, il y a aujourd’hui l’histoire de France sous l’angle arabo-oriental. Ce travail fouillé pose d’emblée la question des identités multiples dans une France qui s’interroge sur les ressorts de son identité nationale et même sur l’opportunité d’une refonte du droit du sol. Le livre sort à point nommé et donne à méditer, en s’inspirant de cette réflexion d’Amin Maalouf dans Les Identités meurtrières (1998): «C’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer.»

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