Pourtant, dès le début des «printemps», la plupart des élites françaises saluent la « vague démocratique » après avoir modéré naguère leurs vindictes envers les régimes tombés ou en passe de l’être. Dans l’Hexagone, les experts se lancent alors dans une course aux publications, car la France s’est toujours érigée en observateur attentif du « monde arabe », légitimé par la relation historique qui l’unit à cette région, des croisades à la pseudo « politique arabe » entamée par de Gaulle lors de la guerre de juin 1967. L’Hexagone dispose de plus de son Institut du monde arabe, de millions de musulmans sur son territoire, et de nombreux immigrés et fils d’immigrés du Maghreb. Si l’érudition des experts français est incontestables, leurs analyses résonnent aujourd’hui dans le vide, et bien peu poussent le raisonnement jusqu’à réclamer les mêmes révolutions au Maroc ou en Arabie saoudite, alliés de l’Occident.
Comment expliquer un tel naufrage de l’expertise française ? Depuis 1789, la France pense qu’elle détient le monopole des droits de l’homme et la paternité intellectuelle des mouvements révolutionnaires. L’Hexagone connaît en effet plusieurs révolutions aux bilans mitigés : 1789, 1830, 1848, la Commune de 1871 ou encore mai 1968. La France s’érige donc en donneuse de leçon, incitant les peuples à se soulever contre les tyrannies sans en mesurer les conséquences. Cela explique que, dans le monde, des révolutionnaires s’en inspirent. De Garibaldi en Italie, en passant par les révolutions orange dans les années 2000, le bonnet phrygien n’est apparemment jamais loin.
Les intellectuels des Lumières soutiennent les Insurgents américains. Puis, la France exporte la révolution en Europe. En 1917, les Français se pâment pour la révolution russe et célèbrent Staline, comme Sartre. Il aura fallu parfois de 40 ans pour que ses crimes commencent à être dénoncés. Dans les années 1960, pendant que Pékin déporte et extermine des opposants par millions, les maoïstes français se prosternent devant le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle. En 1979, des penseurs français (comme Michel Foucault) soutiennent Khomeiny. On sait ce qu’il est advenu de la révolution iranienne. Dans les années 2000, les révolutions orange font naître l’espoir. Aujourd’hui, ces dirigeants sont en prison ou en fuite, sans que la majorité de la population ne les regrettent vraiment. Derniers avatars de ce phénomène, Bernard Henri-Lévy imite ses maîtres en agitant le drapeau de la liberté en Libye, devenu un chaos depuis, et en Syrie, où el-Qaëda sévit. Le Qatar, qui soutient ses révolutions, mais emprisonne ces propres révolutionnaires, s’invite en France dans les médias à coup de pétrodollars, ce qui explique la tiédeur des penseurs français.
L’intellectuel ne peut pourtant ignorer que ces « printemps » résultent de la lutte d’influence que se livrent les pays de la Ligue arabe, la Chine et la Russie, et les pays de l’OTAN de l’autre. Il ne peut non plus occulter que la France est l’une des destinations privilégiées de dictateurs qui y ont été parfois formés : Pol Pot, Bokassa, Ho Chi Min, Moubarak, Khomeiny ou encore Ben Ali. Il fut un temps où la France recevait les dirigeants de ces pays, aujourd’hui conspués. Les princes de pétromonarchies et les « autocrates éclairés » d’Asie centrale et d’Afrique sont toujours reçus avec les honneurs à Paris. Les familles de dirigeants de ces pays étudient, se font soigner ou prennent des vacances en France. Qui le dénonce ?
Certes, évitons les amalgames. Tous les révolutionnaires des pays arabes ne sont pas des islamistes ou des professionnels du désordre. Des individus courageux luttent en Syrie ou à Bahreïn, bravant une police, que la France a, au demeurant, formée. Mais ce n’est pas lui que Washington ou Paris soutiennent, mais le djihadiste de Syrie et le Frère musulman d’Égypte. On a connu la même ineptie envers les moudjahidine en Afghanistan contre l’Armée rouge. Qu’importe si demain il retourne ses armes contre ses anciens commanditaires. Personne n’a oublié le 11-Septembre.
Nicolas TÉNÈZE
Professeur certifié en histoire, docteur en science politique à l’Université Toulouse 1 Capitole

