Certes, on ne gouverne pas innocemment (Saint-Just) et la politique est le domaine privilégié des mains sales et des coups tordus. De Gaulle, jeune officier, a pu écrire sans ciller que l’action en ce domaine « ne se conçoit pas sans une forte dose d’égoïsme, d’orgueil, de dureté, de ruse » (Le fil de l’épée).
Est-ce à dire que tout est permis et qu’on peut réduire son adversaire par tous les moyens, les derniers en date étant les armes chimiques utilisées en Syrie ? Rappelons cependant, par mesure d’équité, que crimes de guerre et crimes contre l’humanité ne sont pas une exclusivité du régime de Damas, et que le conflit civil libanais nous a donné des exemples probants quant à l’horreur systématique ! À la seule différence près que la justice internationale (Cour pénale internationale ou Tribunal spécial pour la Syrie ou pour l’ex-Syrie), un jour ou l’autre, finira par épingler Bachar el-Assad et les membres de sa camarilla, alors que la guerre civile libanaise s’est autoclôturée, plus honteusement que pudiquement, par une amnistie générale.
Or voici venu le temps des juges, qui met un terme au temps des « héros » triomphants et des conquérants sanguinaires célébrés dans les livres d’histoire. D’après
Élisabeth Roudinesco, mondialisation et société démocratique tendent de plus en plus à bannir malheurs et violences ; et pour ce, elles criminalisent les révolutions et la guerre afin de « substituer l’éthique à la politique, la sanction judiciaire au jugement historique ».
D’où un regret suranné à formuler : ce temps des juges internationaux arrive un peu tard pour se pencher sur l’affaire libanaise, sur ses Srebrenica, sur nos bourreaux et leurs adjudants coupables de nettoyages ethniques et de crimes collectifs. Et l’occasion n’a pas été saisie pour dire à chaque partie prenante (communauté confessionnelle, parti politique, clan ou faction) que les héros et les guerriers respectifs portés aux nues dans l’imaginaire des uns ou des autres seraient passibles de poursuites judiciaires si justice devait se faire, leurs crimes étant imprescriptibles. Eh oui, le temps des juges s’est déclaré une guerre trop tard, pour en découdre avec nos délinquants. Parce que vous conviendrez qu’on ne peut pas condamner les criminels de guerre quand ils sont syriens et
escamoter la question quand il s’agit de nos compatriotes, ou plus précisément quand il s’agit des nôtres. Car fermer les yeux sur des atrocités commises par des Libanais par solidarité agnatique ou confessionnelle, ce ne serait plus de l’érotique mais de la pornographie morale et de l’indécence humaine.
Youssef MOUAWAD
Une digression : savez-vous que le président Charles Hélou poussait la coquetterie jusqu’à confier à ses visiteurs français, quand ils avaient des lettres, qu’il était infiniment maurrassien ? Diable, le premier magistrat de la République libanaise qui professe des idées monarchistes ! Mais l’histoire libanaise n’est pas à un paradoxe ni à une vilenie près, les petits chefs (ou criminels) de guerre libanais n’ont-ils pas, avec l’avènement de la IIe République, tenu salon sur la place de Beyrouth pour faire respectable, ceux-là mêmes qui, durant quinze ans de conflit civil, n’ont pas confondu politique et érotique. Ceux-là qui n’ont pas fait dans la dentelle tant ils étaient assurés de l’impunité !

