En 1993, la Convention pour l’interdiction des armes chimiques (CIAC) voyait le jour à Paris, au lendemain des massacres perpétrés par les troupes irakiennes contre les populations civiles kurdes et iraniennes dans les localités de Halabja (Irak) et Sardash (Iran). En 1997, l’OIAC, dont la mission est de mettre en œuvre la convention, s’établissait à La Haye et entamait un long et fastidieux exercice visant à s’assurer de la destruction, avant la date butoir du 29 avril 2012, de tous les stocks d’armes chimiques déclarés par les États membres. L’organisation a toujours fonctionné sur la base du consensus, les intérêts politiques de ses membres allant de pair avec la mise en œuvre technique de sa mission. À ce jour, plus de 90 % des stocks d’armes chimiques détenues par les États a été détruit : l’Inde, l’Albanie et la Corée du Sud ont achevé la destruction de leur arsenal alors que les progrès des opérations de destruction en Libye et en Irak, qui ont adhéré à l’organisation respectivement en 2004 et 2009, sont satisfaisants. Seule l’opération de destruction des arsenaux des États-Unis et de la Russie, deux États qui ont produit et détenu plus de 80 % des armes chimiques sur terre, accuse un retard. En contravention au texte de la convention fixant une date butoir, ces deux pays ont obtenu un délai supplémentaire pour achever la destruction de leurs arsenaux. Seule l’Iran s’était alors opposée à la décision, adoptée par l’ensemble des États parties à la convention en décembre 2011. À cette occasion, l’OIAC expérimentait, pour la première fois de son histoire, l’adoption, sans unanimité, de l’une de ses décisions.
L’adhésion de la Syrie, depuis le 14 septembre dernier et effective aujourd’hui 14 octobre 2013, a sorti l’OIAC de sa léthargie. L’attribution du prix Nobel de la paix marque encore plus la renaissance de l’organisation, désormais placée sous les projecteurs médiatiques.
Le prix récompense l’organisation pour ses activités discrètes mais continues en faveur du désarmement. Il servira sans doute à revitaliser l’intérêt de la communauté internationale pour les initiatives dans ce domaine, tombées en désuétude après une période euphorique au cours de la dernière décennie du XXe siècle.
Le prix récompense aussi le mode consensuel de prise de décision au sein de l’OIAC où les acteurs étatiques mettent de côté leurs divergences politiques au bénéfice d’un objectif noble visant à sécuriser techniquement les initiatives de destruction des armes chimiques.
Le prix récompense aussi la bonne foi des États du fait que les vérifications entreprises se fondent exclusivement sur les déclarations soumises par ceux-là.
Le prix récompense enfin la réactivité de l’OIAC dans le cadre de la crise syrienne et sa promptitude à s’engager sur le terrain en dépit des dangers liés à la guerre civile qui fait rage dans ce pays depuis bientôt trois ans.
L’attribution du prix Nobel de la paix 2013 est, aussi et surtout, tournée vers l’avenir. Et ce sont uniquement les prochains jours qui pourraient confirmer la justesse du choix opéré par le comité norvégien.
L’accélération du programme de destruction des stocks américains et russes témoignera de l’engagement sans équivoque de ces deux acteurs majeurs, détenteurs des plus grands stocks d’armes de destruction massive – dont les armes chimiques –, en faveur de la paix. Les équipes d’inspection et de vérification de l’OIAC, soutenus par les États membres, devront y contribuer.
Les experts de l’OIAC, œuvrant en Syrie à neutraliser dans un premier temps – avant le mois de juin 2014 – les sites de production des armes chimiques et à détruire les roquettes et missiles servant à leur emploi, devront dans un second temps se tourner vers la destruction et l’élimination des stocks de produits toxiques détenus par la Syrie. Cette dernière opération risque de durer plus longtemps et nécessitera, selon divers experts, plusieurs années. C’est aussi sur sa capacité à gérer son engagement sur le long terme que l’OIAC devra être jugée.
L’adhésion universelle à la convention servira également de jauge, dans les mois à venir, pour évaluer l’action de l’organisation. Six États n’en sont toujours pas membres, dont l’Égypte et Israël. Si la position égyptienne est susceptible d’évoluer, l’attitude des Israéliens ne laisse pas entrevoir d’évolution positive dans le sens d’une adhésion à l’organisation. L’utilisation en 2009 à Gaza de bombes au phosphore n’avait fait l’objet d’aucune condamnation officielle de la part de l’OIAC. En dépit des interdictions et des limitations drastiques contenues dans le texte de la convention, de nombreux États membres poursuivent leurs exportations vers Israël de produits chimiques. Seuls le Liban et l’Iran insistent pour que ces transferts cessent.
Enfin, l’OIAC, portée par l’élan du prix Nobel, devra agir concrètement pour promouvoir l’utilisation de la chimie à des fins pacifiques, dans des activités non prohibées par la convention, notamment dans les domaines de l’éducation, de la recherche et de l’industrie. C’est là l’un des piliers sur lequel repose l’organisation, affaiblie par les embargos et les restrictions imposés par certains États occidentaux qui ont dans leur collimateur l’Iran ou Cuba, ou qui cherchent à protéger leurs avancées techniques au détriment de l’avancement de l’humanité sur les chemins de la paix et du développement.

