Leurs traits vous sont peut-être vaguement familiers, puisqu’ils ont eu à maintes reprises les honneurs de la presse écrite et télévisée. Il s’agit des quatre militants du Hezbollah recherchés par le Tribunal spécial pour le Liban pour leur implication directe dans l’affaire de l’attentat du 14 février 2005 qui coûta la vie à Rafic Hariri et plusieurs de ses compagnons.
Bien entendu, ils courent toujours, la milice ayant refusé de les livrer à la justice internationale qu’elle accuse, en effet, de n’être qu’un instrument aux mains d’Israël et des États-Unis. Quant aux recherches opérées, veut-on croire, par les autorités libanaises, il est superflu de préciser qu’elles sont malheureusement demeurées vaines. Le sheriff local savait tout des quatre wanted, qui d’ailleurs ne se sont jamais donné la peine de s’évanouir dans la nature ; le sheriff n’a tout simplement pas eu de chance.
Or voici que la sinistre galerie des portraits vient de s’enrichir d’une cinquième physionomie. Selon les indications du tribunal, le nouveau venu, bien que tout aussi profondément impliqué que ses camarades, ne tâtait pas du TNT, mais d’un produit non moins dévastateur, à savoir le faux, la manipulation, l’intoxication médiatique et psychologique. C’est lui, ainsi, qui aurait supervisé la fabrication – puis la diffusion, sur les ondes de la chaîne al-Jazeera – d’une vidéocassette renfermant une fausse revendication de l’attentat ; on pouvait y voir un individu, la tête ceinte du bandeau noir des kamikazes jihadistes, annonçant son prochain sacrifice. Le simulateur, un Palestinien répondant au nom d’Ahmad Abou-Adass, a totalement disparu depuis de la surface de la terre. On peut raisonnablement en déduire qu’il gît en réalité six pieds au-dessous, pour l’évidente raison qu’il en savait trop...
Une (cinquième) fois de plus, les autorités libanaises ont fait savoir au tribunal que le suspect était introuvable. Mais n’allez surtout pas croire, pour autant, que le sheriff est un fainéant total. Ou qu’il est aveugle. La vérité est plutôt qu’il ne voit que d’un œil, et qu’il connaît parfaitement les limites – autorisées, pour ne pas dire concédées – de sa juridiction. Il y a quelques semaines, le ministre de l’Intérieur manquait de peu d’être lynché par une foule en colère, alors qu’il visitait les lieux d’un attentat à la voiture piégée qui venait de se produire dans la banlieue sud de la capitale, sanctuaire inviolable de la milice. Et c’est seulement sur sollicitation expresse d’un parti de Dieu débordé que la force publique était déployée dans ce secteur, et se voyait confier la tâche, passablement impopulaire, de soumettre à la fouille les flots d’automobiles.
Reste tout de même l’œil qui voit de temps à autre; et compte tenu de l’insécurité ambiante, c’est déjà ça. Preuve en est l’annonce du démantèlement de ce réseau terroriste dont les membres planifiaient une série d’attentats aux explosifs et d’assassinats ciblés visant diverses régions – et appartenances politico-communautaires – du pays. On imagine sans mal quel eut été l’effet d’une aussi criminelle campagne, dans un pays où les tensions entre sunnites et chiites demeurent vives. Et on devine très bien quel régime malade, en butte à une vaste rébellion armée, a notoirement recours à de tels procédés pour répandre les flammes de la guerre civile hors de ses propres frontières.
Mais le sheriff borgne, et avec lui la justice boiteuse, peuvent-ils, eux, se hasarder à deviner ?
Issa GORAIEB
À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb
Malvoyance
OLJ / le 13 octobre 2013 à 00h10


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