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À La Une - L'impression De Fifi Abou Dib

Les roses rouges de Beyrouth

Quand les premiers immigrés palestiniens sont arrivés au Liban, leur expulsion avait été si brutale qu’ils avaient passé le début de leur exil à recenser avec douleur ce qu’ils avaient abandonné. Les Libanais les taquinaient sur cet accent caractéristique avec lequel ils racontaient avoir « laissé le poulet dans la glacière ». Notre professeur d’anglais nous énumérait, à titre pédagogique autant que par nostalgie, les voitures que possédait sa famille à Haïfa. Mieux que composer des phrases comportant des noms de voitures bardées de chromes, d’ailerons et de phares extravagants, il nous aura appris la domestication progressive du détachement. Très vite d’ailleurs, ce fut notre tour de tout perdre, mais nous savions déjà qu’on pouvait survivre à ce genre de choc. Nous le savions en anglais.


Le Liban léchait encore ses innombrables plaies quand est survenue la guerre syrienne. Au début on vivait les choses à distance. On imaginait ce sauve-qui-peut, les gens sur les routes, femmes, enfants, vieillards entassés avec les pauvres choses d’une vie dans des véhicules de fortune, scènes médiévales de blessures, de maladies et de faim, pleurs de nourrissons, larmes retenues des mères, dents serrées des pères, embarras des aïeux qui regrettent d’avoir accepté de partir, voudraient mourir sur place, faire quelque chose de leur corps qui leur semble plus lourd que la tristesse, les obus et la guerre elle-même. Et puis le soulagement une fois passée la frontière. Et puis l’humiliation, que l’on soit rejeté ou assisté. L’humiliation de demander, de quémander, de n’avoir rien à donner en retour.


Dans les villages agricoles de la Békaa, c’était encore facile. Les Syriens avaient l’habitude de venir prêter main forte lors des récoltes. C’était un peu la fête, ils avaient de la famille sur place ou bien partageaient le campement des bédouins. On faisait du feu dans cette plaine où, la nuit, les étoiles sont des cristaux de glace. On jouait de la flûte et du oud, on battait l’immense tambour comme pour chasser les esprits malfaisants. On dansait. Malgré l’amertume et parfois le deuil, trouver refuge dans ce lieu de souvenirs ressemblait au bonheur. C’était au début. Il n’y a plus de place pour les nouveaux arrivants. Il n’y a pas d’écoles pour les enfants, pas de travail pour les parents. Il n’y a que l’attente dans des campements sauvages et l’hiver est bientôt arrivé.


Alors ils poussent jusqu’à Beyrouth où il n’y a rien non plus. Juste un peu plus d’argent dans les poches des habitants résignés, effarés par toute cette misère qui s’ajoute à la misère ordinaire. D’abord ils voient la mer, et c’est parfois la première fois. Ils voient Raouché et c’est pour eux Big Ben, la Tour Eiffel, le grand Canyon ! Ils voient la rue Hamra, elle ne ressemble pas beaucoup à celle des chansons populaires, mais c’est tout ce qu’ils connaissent de la ville et ils se croient rendus. Ils déposent là leur lendemain et s’en vont, naufragés affublés de bouquets de roses rouges, harceler le passant. Tristesse des roses rouges.

Quand les premiers immigrés palestiniens sont arrivés au Liban, leur expulsion avait été si brutale qu’ils avaient passé le début de leur exil à recenser avec douleur ce qu’ils avaient abandonné. Les Libanais les taquinaient sur cet accent caractéristique avec lequel ils racontaient avoir « laissé le poulet dans la glacière ». Notre professeur d’anglais nous énumérait, à titre pédagogique autant que par nostalgie, les voitures que possédait sa famille à Haïfa. Mieux que composer des phrases comportant des noms de voitures bardées de chromes, d’ailerons et de phares extravagants, il nous aura appris la domestication progressive du détachement. Très vite d’ailleurs, ce fut notre tour de tout perdre, mais nous savions déjà qu’on pouvait survivre à ce genre de choc. Nous le savions en anglais.
Le Liban...
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