Que vienne à s’étioler, à perdre des couleurs le billet vert, et c’est la Terre tout entière qui attrape une peur bleue. Rien que de plus normal, expliquent les experts. Car il y va, en ce moment, de bien davantage qu’une administration fédérale américaine paralysée par l’incapacité du Congrès à doter d’un budget la plus grande puissance économique et militaire. Entre autres catastrophes, c’est un spectaculaire plongeon du dollar, cette valeur-refuge proprement universelle, qu’il y aurait en effet à craindre.
Quoi, tant de catastrophes à tiroir par la faute d’un malheureux budget ? Habitués aux expédients et autres bricolages qui ont envahi leurs traditions politico-administratives, de nombreux Libanais se la seront posée, rêveurs. Car ces Libanais-là vivent dans un pays où les féroces querelles entre blocs politiques sur la distribution des crédits ministériels et les nominations de hauts fonctionnaires continuent, depuis des années, à empêcher toute gestion programmée des ressources et dépenses de l’État. Le dernier des budgets en règle date ainsi de 2005, et il faut remonter encore plus loin pour retrouver une étape préalable aussi essentielle pourtant que la clôture des comptes. C’est dire que les gouvernements qui se sont succédé depuis ont tous versé dans l’illégalité la plus crasse pour faire rouler tant bien que mal la République (et plutôt mal que bien, le plus souvent).
Des spécialistes ne manquent pas de signaler cependant que la crise aux États-Unis a eu pour effet immédiat de mettre en chômage technique 800 000 fonctionnaires, alors que dans notre pays, les pléthoriques effectifs de l’administration n’ont jamais connu pareille infortune. Ce phénomène a été observé même au paroxysme de la guerre de quinze ans, quand des ronds-de-cuir devenus miliciens avaient invariablement leur paie assurée, quand des camions militaires relevant de deux commandements rivaux faisaient sagement la queue devant la Banque centrale pour collecter les soldes en billets tout neufs...
Alors, plus fort vraiment que ce grand dadais d’Oncle Sam, le jovial moustachu au cherwal qui, dans les caricatures, incarne notre minuscule pays ? Plus fort aussi que ces radins d’Irlandais appelés à se prononcer hier, par référendum, sur la suppression d’un Sénat qui coûte trop cher, alors qu’au Liban sont rétribués anciens députés et anciens ministres ? Non, pas plus forts, seulement moins à cheval sur le règlement, et il n’y a pas là de quoi se vanter.
Car ce n’est pas tout, pour les protagonistes politiques, que de s’ingénier à trouver d’extravagants compromis là où cela fait le plus mal, la poche. La primauté de la loi, en effet, n’est pas matière fractionnable. Si bien que d’entorse en irrégularité flagrante, de dérive juridique en hérésie constitutionnelle, c’est en fait le système tout entier qui se trouve vicié à mort. Un gouvernement qui ne se décide pas à voir le jour, une échéance électorale escamotée, un catastrophique afflux de réfugiés syriens et une insécurité persistante : c’est de tout cela qu’on est gratifié, sans que soit préservée pour autant la sacro-sainte poche. Celle des honnêtes citoyens, cette fois.
Issa GORAIEB
Gros sous et gros bras
OLJ / Par Issa GORAIEB, le 05 octobre 2013 à 00h46


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