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Régime syrien et opinion occidentale

La Perspective de Michel TOUMA
OLJ
03/09/2013

Les apparences sont très souvent trompeuses. Surtout dans le monde des Renseignements, par essence nébuleux et opaque. Et surtout lorsque la Raison d’État est invoquée par un tyran cruel et sanguinaire, qui ne recule devant absolument rien pour justifier ou perpétuer son pouvoir absolu. Cela s’applique plus particulièrement au régime syrien, lequel constitue un cas d’école illustrant à quel point la manipulation machiavélique et la désinformation « professionnelle », érigées en système de gouvernement, peuvent créer des clichés et une propagande insidieuse qui réussissent en définitive à induire en erreur aussi bien des responsables politiques que de larges pans de l’opinion publique.


Le pouvoir de Bachar el-Assad est dans ce cadre passé maître dans l’art de la manipulation et de la désinformation. Malencontreusement, nombreux sont ceux qui – en Occident comme au Liban – continuent de se laisser prendre à ce jeu diabolique basé sur des slogans trompeurs savamment entretenus par le clan Assad, surtout depuis le soulèvement enclenché le 15 mars 2011 : « Bachar el-Assad est le défenseur de la minorité chrétienne » ; « le régime syrien est un rempart face aux jihadistes » etc. Nombre de responsables politiques et de faiseurs d’opinion occidentaux fondent leurs décisions ou leur comportement en mettant en exergue de telles idées reçues. Même au Liban une certaine faction de la population et du clergé chrétiens font preuve d’une déplorable cécité politique à cet égard, ou feignent parfois de ne pas voir les réalités en face. Car les faits réels, sur le terrain, sont suffisants en tant que tels pour démonter l’édifice de la manipulation orchestrée sur les bords du Barada. Un rappel de ces faits serait sans doute utile à l’heure où certains élus et responsables politiques occidentaux, soutenus en cela par une partie de leur opinion publique, prennent pour prétexte les clichés véhiculés par Damas pour mener campagne contre les frappes qui devraient prendre pour cible la machine de guerre de Bachar el-Assad...


Ceux qui – en Occident comme au Liban, ou aussi en Russie – continuent par leur positionnement à préserver, ne fût-ce qu’indirectement, le régime Assad, ignorent sans doute, ou feignent hypocritement d’ignorer, que c’est ce même clan Assad qui s’emploie depuis de nombreuses années à instrumentaliser les organisations jihadistes sunnites au gré des circonstances du moment et pour mener à bien ses manœuvres destructrices. Pas plus tard que la semaine dernière, à titre d’exemple, les renseignements des Forces de sécurité intérieure ont ainsi découvert que les deux attentats à la voiture piégée qui ont ensanglanté il y a quelques jours la capitale du Liban-Nord, faisant 45 tués et plusieurs centaines de blessés, sont l’œuvre des services de renseignements syriens qui ont eu recours pour planifier et exécuter leur acte dément à un groupuscule fondamentaliste sunnite libanais, le mouvement al-Tawhid, dont le chef, cheikh Hachem Minkara, est actuellement aux arrêts pour entrave à la justice (il aurait été au courant des préparatifs du double attentat), et son adjoint, cheikh Ahmad el-Gharib (également en état d’arrestation) est accusé d’avoir fait partie de la cellule terroriste qui a acheminé les deux voitures piégées. La justice libanaise a émis dans le cadre de cette affaire des mandats d’arrêt à l’encontre du capitaine syrien Mohammad Ali – responsable des services syriens à Tartous – et d’un autre ressortissant syrien, Khodr al-Aryane, accusés d’avoir placé les deux voitures piégées avec l’aide des fondamentalistes sunnites.


Cette manipulation par le régime Assad d’un groupuscule jihadiste n’est pas la première du genre. En 2007, une autre organisation fondamentaliste sunnite proche du pouvoir baassiste, Fateh el-islam, avait lancé dans le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el-Bared une véritable guerre contre l’armée libanaise, qui avait duré plusieurs mois. Le chef de cette organisation, Chaker Absi, avait été mystérieusement libéré des prisons syriennes peu de temps avant le déclenchement de l’offensive contre les forces régulières libanaises et il avait par la suite dirigé les combats dans le camp en question.


Force est de relever dans ce cadre que l’on a assisté à un scénario quelque peu similaire après le déclenchement du soulèvement populaire syrien lorsque le pouvoir en place à Damas a libéré en juin 2011, quelques semaines après le début des troubles, des centaines d’opposants islamistes et jihadistes dont certains formeront par la suite, au début de l’année 2012, le... Front al-Nosra. Cette dernière organisation s’est, certes, distinguée par son efficacité dans les combats contre les forces loyalistes. Mais qu’importe, aux yeux des stratèges du clan Assad : elle a fourni à la machine baassiste un argument en or pour nourrir sa propagande selon laquelle Bachar el-Assad est un rempart contre les courants jihadistes. La ficelle paraît tellement grosse que certains observateurs occidentaux n’ont pas écarté la thèse d’une manipulation du régime syrien, comme l’a fait il y a quelques mois l’un des experts en affaires islamiques et syriennes, Thomas Pierret, qui a relevé sur son blog du site d’informations Médiapart le caractère « obscur » de la genèse du Front al-Nosra, soulignant à ce sujet que « de lourds soupçons existent quant à une possible manipulation de la part des services secrets d’Assad ». Plus près de nous, Walid Joumblatt n’a-t-il pas récemment rappelé que le régime Assad avait minutieusement manipulé les groupuscules jihadistes sunnites apparentés au Front al-Nosra pour mener des opérations terroristes contre les forces américaines en Irak ?


Durant la guerre libanaise, ce même pouvoir baassiste avait également créé et instrumentalisé un autre groupuscule fondamentaliste sunnite de Beyrouth qu’il utilisait de façon épisodique comme épouvantail face à ce qui était à l’époque l’opposition... chrétienne. Précisément, certains parmi les défenseurs actuels du clan Assad ont peut-être oublié, ou feignent d’ignorer, que pendant non moins de 35 ans, depuis le début de la décennie 70 du siècle dernier, le pouvoir baassiste syrien n’a épargné aucun moyen pour briser le pouvoir chrétien au pays du Cèdre. Car le régime Assad (depuis Hafez el-Assad jusqu’à Bachar el-Assad) avait parfaitement compris que les chrétiens du Liban étaient le principal obstacle à son hégémonie sur le pays du Cèdre. Il lui fallait par conséquent, pour maintenir l’occupation du Liban, briser à tout prix le pouvoir chrétien, et plus particulièrement toute voix chrétienne soucieuse de l’indépendance du Liban et refusant de se soumettre au diktat des Assad. C’est sur cette base que furent ainsi assassinés les présidents Bachir Gemayel et René Moawad, que le président Amine Gemayel, le général Michel Aoun et, auparavant, le Amid du Bloc national Raymond Eddé ont été forcés à s’exiler en France, et que le leader des Forces libanaises, Samir Geagea, fut arrêté par l’appareil sécuritaire libano-syrien.


Ces faits sont, certes, connus de ceux qui suivent le cas libanais. Mais d’aucuns ont souvent tendance à les occulter et à ne pas voir la réalité en face. Quant aux élus et responsables occidentaux qui préservent, indirectement, le régime Assad en faisant obstruction à des frappes contre la machine de guerre syrienne, ignorent-ils que c’est le principal allié et défenseur de ce même clan Assad, en l’occurrence le Hezbollah, qui est accusé par l’Union européenne d’être responsable de l’attentat terroriste qui a visé des touristes israéliens en Bulgarie et d’avoir planifié des opérations contre les intérêts américains et israéliens à Chypre, pour ne citer que ces cas précis ?


Le premier secrétaire du Parti socialiste français, Harlem Désir, dénonçait, fort à propos, pas plus tard que le week-end dernier, « l’esprit munichois » de certains élus et responsables français qui émettent des réserves sur des frappes contre le régime syrien. Il n’est pas superflu de rappeler encore une fois dans ce contexte la célèbre phrase de Winston Churchill quelques semaines après les accords de Munich : « Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre. Ils ont choisi le déshonneur et ils auront la guerre. » Est-il nécessaire de relever à cet égard que tout laxisme face à des pouvoirs tels que ceux qui sont en place à Damas ou à Téhéran finira par avoir un effet boomerang et par provoquer, tôt ou tard, des conséquences dangereuses au sein même de certains pays occidentaux ?

 

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