Durant le mois de juillet 2013 après J.-C., un ou plusieurs Érostrate du Liban ont tenté d’allumer les flammes d’un incendie politico-confessionnel aux conséquences incalculables. Afin d’augmenter leur audience et élargir leur base, ces aventuriers n’ont rien trouvé de mieux que de mener une véritable campagne de diabolisation contre un tableau de gestuelle corporelle sur fond du magnifique hymne (mégalynaire) en l’honneur de Marie : « En toi exulte toute la Création » que la liturgie byzantine entonne durant la messe dite de saint Basile qui est célébrée dix fois par an, et que la soprano Fadia Tomb el-Hage doit interpréter dans le cadre du Festival de Baalbeck.
L’affaire débuta par une petite rumeur insignifiante dans quelques milieux marginaux. Elle fut rapidement et dramatiquement amplifiée grâce aux réseaux sociaux dont Facebook et Twitter. Un de ces Érostrate, membre d’un microscopique parti d’extrême-droite, est ainsi devenu, du jour au lendemain, le champion hors pair de l’orthodoxisme le plus virulent. Ce personnage et ses amis inondèrent littéralement la toile de l’Internet de photos montées, diabolisant la soprano Fadia Tomb el-Hage qui doit entonner cet hymne pendant qu’un corps de ballet effectue une gestuelle corporelle en toute sobriété et dignité.
À cela, il y lieu d’ajouter un clip publicitaire télévisuel annonçant l’événement à l’aide d’un montage d’images, improvisé et maladroit, ne reflétant pas la réalité de ce qui est fait. Notre Érostrate et ses amis pyromanes y ont littéralement vu Satan lui-même, en griffon cornu et fourchu, se déhanchant à qui mieux mieux sur un air liturgique en signe de profanation suprême à l’égard de Marie. Les flammes de l’enfer sectaire, minoritaire et identitaire se répandirent donc à la vitesse de la lumière entre les mailles du réseau. Et ce qui devait arriver arriva.
Dans le brouhaha de cette tour de Babel saisie de folie, le clergé roum(grec)-
orthodoxe du diocèse de Beyrouth se dépêcha de rédiger une protestation, dans un style sobre et courtois, à l’adresse du comité du Festival de Baalbeck faisant part de ses craintes quant à l’éventualité de la profanation du sacré et demandant aux organisateurs d’envisager le retrait de l’hymne en question. Et c’est ainsi qu’une minuscule grenouille insignifiante, la vague rumeur, devint aussi grosse qu’un bœuf et faillit mettre le feu aux poudres si des personnes censées et raisonnables n’ont ménagé aucun effort afin de rétablir la vérité, de calmer le jeu et d’éviter toute possibilité d’atteinte aux libertés publiques et, surtout, toute éventualité de devoir se plier au fait accompli des groupuscules populistes d’extrême-droite.
Malheureusement, l’image de marque d’une des plus vénérables communautés du Liban ne sort pas indemne de cette affaire. L’Église orthodoxe d’Antioche s’est toujours distinguée par son sens aigu de l’ouverture d’esprit, sa distinction stricte entre le sacré et le profane, la non-immixtion de son clergé dans la vie publique. En bref, cette communauté a toujours incarné une voie moyenne, une ligne de modération. Que s’est-il donc passé pour en arriver à un résultat aussi pathétique ? Pourquoi cet « orthodoxisme identitaire » si intégriste et si intolérant ?
La réponse demeure politique. La maladie identitaire éclate en premier dans les milieux vaguement intellectuels, en tout cas instruits. Elle est toujours attisée par la diaspora. Elle est ensuite amplifiée et entretenue par le clergé. Mais tout ceci n’aurait pas lieu si deux conditions pré-requises ne sont pas obligatoirement remplies. Primo, la précarité des conditions économiques ou, du moins, le désarroi face au marasme. Deuxio, et c’est la condition la plus importante : la faiblesse de l’État.
Qu’on le veuille ou non, qu’on l’accepte ou qu’on le refuse, la maladie identitaire – et toute la violence du sacré qu’elle véhicule – est toujours un signe de déficience immunitaire du corps social. Elle traduit toujours, et sous tous les cieux, une grave crise de l’État.
Tant qu’on n’a pas compris qu’il n’existe aucune solution à la crise libanaise qui viendrait de l’intérieur des « groupes » et des « communautés », la maladie identitaire poursuivra ses ravages jusqu’à la mort du malade.
Vous avez dit « vivre ensemble » ? Si vous le pensez réellement, coupez donc ce cordon qui vous relie à la communauté-matrie et venez respirer l’air de la liberté individuelle au sein de la cité-patrie.


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