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Nos lecteurs ont la parole

Un quartier et un jardin

Par Hélène AUDI
Il est à Beyrouth un quartier comme il n’en existe plus beaucoup dans les villes du monde : un quartier convivial, où les gens se connaissent, se parlent, circulent à pied et se retrouvent parfois à deviser tranquillement dans le jardin public qui en est le centre vital. Un quartier où les bruits entendus sont humains, n’agressent jamais : des conversations, le grincement d’une balançoire, les cris des enfants qui se poursuivent autour du bassin, les tasses entrechoquées du vendeur de café, les pleurs d’un bébé quelque part, un klaxon lointain, là-bas sur l’avenue. Les voitures parquées des deux côtés de la rue ne laissent il est vrai qu’un étroit passage à la circulation, mais dans ces conditions, personne ne s’énerve, on s’attend, on comprend la situation. Dans ce quartier, les ménagères sortent toutes de bonne heure pour aller choisir leurs légumes, leur viande dans l’un ou l’autre des nombreux petits commerces. On les voit revenir vers 10 heures avec leurs cabas bien chargés, qu’elles posent parfois par terre pour un bout de conversation avec une voisine. Pendant ce temps, le jardin est investi par tous les vieux du quartier : qui fait sa marche quotidienne le long des allées, qui lit son journal sur son banc attitré, qui prend le frais sous les arbres touffus, au milieu des buissons d’hibiscus, qui discute avec le voisin, qui va emprunter un livre à la bibliothèque municipale qui occupe tout à côté du jardin, avec son petit jardinet particulier, ses bancs, sa tonnelle.
Nous sommes à Jeitawi, et le jardin en question est le « jardin des Jésuites ».
Au gré des rues, on trouve tout ce dont on a besoin pour la vie quotidienne, pas besoin de prendre sa voiture pour aller s’approvisionner dans les grands supermarchés des autoroutes : il y a sur place de quoi se chausser, se vêtir, réparer une lampe chez l’électricien, une chaussure chez le cordonnier, il y a un restaurateur de vieux meubles et nombre de petits métiers qu’on ne voit plus ailleurs.
La vie est douce et tranquille dans ce quartier qu’on pourrait dire populaire car les habitants ne sont pas particulièrement aisés, il y a encore de petites maisons avec leurs jardinets, certaines construites de bric et de broc, d’autres plus coquettes et pimpantes, au milieu des grands immeubles neufs qui poussent comme des champignons de-ci de-là.
Approchons-nous de ce groupe devant la grille du jardin public : la conversation semble animée. De quoi s’agit-il ? Tendons l’oreille : un parking ? Ici ? à la place de notre jardin ? Jamais !
Eh oui, c’est la dernière trouvaille de cette chère municipalité de Beyrouth : faire un parking souterrain en dessous du jardin. Aberrrant : peut-on chambouler ainsi tout un système de vie harmonieux et modeste ? Imaginez : pendant 3 ans, des bulldozzers, des marteaux piqueurs, des camions, les grands arbres arrachés, la terre éventrée, retournée, les embouteillages, ... plus de coin pour les enfants l’après-midi, les vieux confinés chez eux, sans ce poumon qui était toute leur vie, croupissant peut-être dans leurs lits, malades et écœurés, l’énervement, les klaxons, la folie, tout le quartier engorgé, toutes les ruelles qui desservent le périmètre du jardin bloquées, les sorties vers l’avenue idem, l’entrée de l’Hôpital orthodoxe rendue inaccessible par les bouchons...
Et puis ensuite, après l’achèvement des travaux, un petit jardin riquiqui, rétréci encore pour permettre l’accès au parking et sa sortie, avec quelques buissons, quelques plates-bandes, des allées peut-être savamment dessinées, mais sans l’âme des grands arbres, et, tout autour, les mêmes embouteillages, ou pire que pendant la construction, bloquant toute la circulation du quartier, les klaxons à n’en plus finir !
Non, non, nous ne voulons pas de ce parking, nous avons du mal à garer nos voitures, c’est vrai, mais tant pis, nous préférons les garer plus loin, parfois après plusieurs tours du pâté d’immeubles, avoir à marcher un peu, tout mais pas qu’on nous enlève l’air que nous respirons, notre vie conviviale et tranquille, notre jardin bien-aimé. C’est pour cela que les habitants du quartier se sont mobilisés contre le projet de la municipalité, pour conserver cette rare qualité de vie qui est la leur.
Il est à Beyrouth un quartier comme il n’en existe plus beaucoup dans les villes du monde : un quartier convivial, où les gens se connaissent, se parlent, circulent à pied et se retrouvent parfois à deviser tranquillement dans le jardin public qui en est le centre vital. Un quartier où les bruits entendus sont humains, n’agressent jamais : des conversations, le grincement d’une balançoire, les cris des enfants qui se poursuivent autour du bassin, les tasses entrechoquées du vendeur de café, les pleurs d’un bébé quelque part, un klaxon lointain, là-bas sur l’avenue. Les voitures parquées des deux côtés de la rue ne laissent il est vrai qu’un étroit passage à la circulation, mais dans ces conditions, personne ne s’énerve, on s’attend, on comprend la situation. Dans ce quartier, les ménagères sortent...
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