Nous sommes à Jeitawi, et le jardin en question est le « jardin des Jésuites ».
Au gré des rues, on trouve tout ce dont on a besoin pour la vie quotidienne, pas besoin de prendre sa voiture pour aller s’approvisionner dans les grands supermarchés des autoroutes : il y a sur place de quoi se chausser, se vêtir, réparer une lampe chez l’électricien, une chaussure chez le cordonnier, il y a un restaurateur de vieux meubles et nombre de petits métiers qu’on ne voit plus ailleurs.
La vie est douce et tranquille dans ce quartier qu’on pourrait dire populaire car les habitants ne sont pas particulièrement aisés, il y a encore de petites maisons avec leurs jardinets, certaines construites de bric et de broc, d’autres plus coquettes et pimpantes, au milieu des grands immeubles neufs qui poussent comme des champignons de-ci de-là.
Approchons-nous de ce groupe devant la grille du jardin public : la conversation semble animée. De quoi s’agit-il ? Tendons l’oreille : un parking ? Ici ? à la place de notre jardin ? Jamais !
Eh oui, c’est la dernière trouvaille de cette chère municipalité de Beyrouth : faire un parking souterrain en dessous du jardin. Aberrrant : peut-on chambouler ainsi tout un système de vie harmonieux et modeste ? Imaginez : pendant 3 ans, des bulldozzers, des marteaux piqueurs, des camions, les grands arbres arrachés, la terre éventrée, retournée, les embouteillages, ... plus de coin pour les enfants l’après-midi, les vieux confinés chez eux, sans ce poumon qui était toute leur vie, croupissant peut-être dans leurs lits, malades et écœurés, l’énervement, les klaxons, la folie, tout le quartier engorgé, toutes les ruelles qui desservent le périmètre du jardin bloquées, les sorties vers l’avenue idem, l’entrée de l’Hôpital orthodoxe rendue inaccessible par les bouchons...
Et puis ensuite, après l’achèvement des travaux, un petit jardin riquiqui, rétréci encore pour permettre l’accès au parking et sa sortie, avec quelques buissons, quelques plates-bandes, des allées peut-être savamment dessinées, mais sans l’âme des grands arbres, et, tout autour, les mêmes embouteillages, ou pire que pendant la construction, bloquant toute la circulation du quartier, les klaxons à n’en plus finir !
Non, non, nous ne voulons pas de ce parking, nous avons du mal à garer nos voitures, c’est vrai, mais tant pis, nous préférons les garer plus loin, parfois après plusieurs tours du pâté d’immeubles, avoir à marcher un peu, tout mais pas qu’on nous enlève l’air que nous respirons, notre vie conviviale et tranquille, notre jardin bien-aimé. C’est pour cela que les habitants du quartier se sont mobilisés contre le projet de la municipalité, pour conserver cette rare qualité de vie qui est la leur.

