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Nos lecteurs ont la parole

23 ans, libanaise et... loin du feu

Par Iza EL-YASMINE
J’ai quitté le Liban il y a deux ans. Cette expérience fut marquante dans ce qu’elle m’a appris sur mon pays. Quand, avant de le quitter, je le critiquais et exprimais sans cesse la nécessité d’en sortir pour quelques années, à mon arrivée en France, je connus une « resurgie » de patriotisme extrême. Et pourtant, je ne fréquentais pas de Libanais, dans une ville où la communauté libanaise est très répandue. J’avais besoin de m’éloigner pour mieux y retourner. Deux ans plus tard, ce retour me paraît maintenant inconcevable. J’ai fréquenté beaucoup d’Européens ici, de plusieurs cultures très différentes, invité plusieurs d’entre eux au Liban, et ce que j’ai fini par apprendre ne fut que décevant. C’est en voyant leurs visages choqués quand je parlais de mariage civil (hétérosexuel alors qu’ils débattaient du mariage gay), d’attentats à la bombe (notamment suite à l’événement de Boston), et de questions morales et religieuses que nous n’avons toujours pas pu dépasser que j’ai compris. J’ai compris qu’à un certain moment, je ne trouvais plus de contre-arguments. Mes « nous nous sommes habitués » se faisaient de moins en moins honnêtes, mes « il y a tellement de belles choses » de moins en moins convaincants.
En effet, à force de vivre loin, l’habitude s’effaçait. Le choc des nouvelles de tous les jours, que je me mettais soudain à suivre, se faisait de plus en plus grand. L’inquiétude pour mes proches aussi. D’un autre côté, le temps passait, et rien ne changeait, sinon pour le pire. De plus en plus de gens quittaient, de plus en plus de jeunes mourraient d’accidents sur la route, enivrés, enfumés, et de plus en plus de gens sur Facebook criaient leur amour pour cette terre, qui ne faisait que me décevoir. Facebook, médiateur aussi de vie sociale, ne faisait que projeter des images de filles « gonflés » « peinturlurées », avec des commentaires de plus en plus superficiels du style : « Oh comme tu es belle », « Merci ma chérie, c’est toi la belle », etc. Les filles que je rencontrais ici, pendant ce temps, luttaient pour le féminisme dans un pays où le droit de la femme était déjà loin devant. Les garçons, quant à eux, se faisaient de plus en plus gros, de plus en plus idiots. « Aoun le seul, l’unique », « Geagea, la liberté », « Syrian-Iranian », etc. Des photos avec des armes, fiers d’en avoir, des critiques l’un envers l’autre... On pourrait justifier ces actions, comme je l’ai toujours fait, par un amour constant de la vie. En effet, on a de l’espoir, on continue à y croire, on continue à faire la fête, à « aimer la vie ». Quelle vie ?
Cette vie, mes amis, me dégoûte aujourd’hui. Une vie où, malgré tous les problèmes sociaux, on continue à se battre pour le pouvoir de l’un et de l’autre, de père en fils bien sûr, et sans aucune réflexion plus objective d’un côté comme de l’autre. Une vie où tout ce que notre État nous offre c’est des armes, des conflits, des impôts injustifiés, des salaires misérables, et l’ignorance dans les médias.
Aujourd’hui, je lutte pour m’éloigner de tout ça. Mais je le fais seulement parce que j’ai essayé de me rapprocher, et j’ai fini par comprendre que le Liban était comme le feu, plus on s’en approche, plus on paie le prix. On le paie en impôts, on le paie en éducation, on le paie en fréquentations, on le paie en trafics, on le paie en manque d’électricité, on le paye en absence de paix. Aujourd’hui, après avoir écouté, lu et vu l’art autour de moi, allant de Myriam Klink à Mashrou’ Leila, Nadine Labaki et Amin Maalouf, je comprends pourquoi vingt millions de Libanais sont sortis, et seulement 4 millions sont restés. De ces 4 millions, certains parlent d’espoir, d’autres de regrets, et le reste de fierté. Fierté de pouvoir dépenser un argent qui n’est pas le leur, argent de source inconnue, versé de manière irresponsable.
Ces nombreux questionnements m’avaient en effet menée à Amin Maalouf, notamment à son dernier livre, Les désorientés. Maalouf y parle de la guerre civile et de la situation du héros, qui quittait le Liban. Nous sommes en 2013, je relis ce livre, et je vois que rien n’a changé.
J’étais à la place des Martyrs, drapeau à la main, unie avec des chrétiens et des musulmans. J’ai senti cette joie, ce patriotisme, ce nationalisme, cet espoir. Cet espoir s’est effrité, attentat après attentat, discours après discours... Pour conclure, j’aimerais dire à tous ces jeunes, le sourire aux lèvres, le fusil à la main, et le verre d’alcool dans l’autre – dans les mots de Damien Saez –, que l’homme ne descend pas du singe, il descend plutôt du mouton.
Koullouna lil watan.
J’ai quitté le Liban il y a deux ans. Cette expérience fut marquante dans ce qu’elle m’a appris sur mon pays. Quand, avant de le quitter, je le critiquais et exprimais sans cesse la nécessité d’en sortir pour quelques années, à mon arrivée en France, je connus une « resurgie » de patriotisme extrême. Et pourtant, je ne fréquentais pas de Libanais, dans une ville où la communauté libanaise est très répandue. J’avais besoin de m’éloigner pour mieux y retourner. Deux ans plus tard, ce retour me paraît maintenant inconcevable. J’ai fréquenté beaucoup d’Européens ici, de plusieurs cultures très différentes, invité plusieurs d’entre eux au Liban, et ce que j’ai fini par apprendre ne fut que décevant. C’est en voyant leurs visages choqués quand je parlais de mariage civil (hétérosexuel alors...
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