En 1894, la Baronne Staffe, née Blanche-Augustine-Angèle Soyer et autopropulsée aristocrate, publie "La Correspondance dans toutes les circonstances de la vie", aux éditions Havard. Cinq ans après la parution de son best-seller "Usages du monde : règles du savoir-vivre dans la société moderne", la Baronne, qui tenait l’automobile pour une mode passagère, se lance dans la défense des lettres, billets et autres missives, soulignant qu’il « serait très malheureux de voir les communications téléphoniques et les dépêches télégraphiques se substituer entièrement aux correspondances écrites ».
Pour aider à la survivance de la belle correspondance, la Baronne propose une série de lettres adaptées et adaptables à toutes les circonstances de la vie : lettre d’une mère à sa fille, demande en mariage, requête d’un châtelain à son intendant, message de condoléances -"les plus difficiles à écrire"-, ou de félicitations -"qui doivent être exemptes de toute note personnelle"-…
Mettons, le temps d’un billet, certaines de ces missives au goût du jour.
-Abdullah Gül à Recep Tayyip Erdogan, le 1er juin 2013
"Mon cher Recep,
Ta réaction à la crise laisse à désirer sur un point important. Ta conduite (et celle de la maréchaussée) n’a pas été bonne comme de coutume, tu t’es montré excessif dans la répression contre les manifestants, que s’est-il donc passé?
Raconte-moi tout sans rien omettre. J’espère que ce ne sera qu’un mauvais moment et que ton attitude à partir de maintenant me rassurera. Car ta réaction ces derniers jours m’inquiète et me mécontente.
Il faut savoir s’incliner devant la voix du peuple. Est-ce que je ne t’ai pas donné l’exemple d’un inaltérable respect de la démocratie et de la pluralité des opinions?
Je t’embrasse néanmoins, comptant bien que pareil dérapage ne se renouvellera pas et que tu ne voudras pas perdre l’estime de ton président…
Abdullah Gül"
-La mère de Bruno demandant au père de Vincent, la main de son fils pour son fils, le 18 mai 2013
"Monsieur,
Ma santé me retient au logis pour l’instant, je ne puis donc que vous écrire. Mais je charge Jean-François F., qui fut le meilleur ami, le frère pour ainsi dire de mon mari, de vous porter en personne cette lettre, par laquelle je suis heureuse de vous demander monsieur votre fils en mariage pour mon fils, Bruno, fonctionnaire dans l’Essone.
Il n’appartient ni à Jean-François F, notre ambassadeur, ni à moi, Monsieur, de vous vanter les qualités de mon fils, mais son supérieur immédiat à la municipalité, Monsieur Pierre Dupont, pourra vous renseigner exactement sur le caractère et l’avenir promis à celui qui prétend à l’honneur de votre alliance.
Tout ce qu’il m’est permis, à moi, de dire, c’est que mon fils est profondément épris de Monsieur votre fils, non seulement parce qu’il est charmant, mais aussi parce qu’il lui paraît doué des qualités qui assurent le bonheur d’un honnête homme.
Je vous prie, Monsieur, de recevoir, pour vous et pour Madame, l’expression de mes sentiments les plus distingués.
Madame la mère de Bruno"
-La mère de Vincent acceptant la demande en mariage présentée par la mère de Bruno, le 19 mai 2013
"Madame,
Je veux vous dire que nous avons, mon mari et moi, une affection très vive pour votre cher fils et que cette affection grandit tous les jours. Nous lui donnons notre fils avec la conviction qu’il en fera un homme heureux.
Le noble caractère, la parfaite éducation que chacun lui reconnaît, c’est votre œuvre, madame, aussi ai-je grande impatience de connaitre la femme supérieure que vous êtes, celle qui sera aussi la mère de mon fils.
Si la date du 25 avril vous agréait, nous pourrions y fixer le mariage de nos enfants.
Au revoir, chère Madame, mon petit Vincent vous embrasse et mon mari vous envoie ses respectueux hommages. Moi, je vous prie de croire à ma très vive sympathie.
Madame la mère de Vincent"
-Vladimir Poutine à Viktor, médecin-vétérinaire du Kremlin, le 10 mai 2013
"Cher Viktor,
Le tigre sauvage du zoo de Moscou avec lequel je prévois ma prochaine séance photo à but populiste, me paraît tout fiévreux, vos soins lui seraient bien nécessaires.
Voudriez-vous prendre la peine de l’examiner le plus tôt possible ?
Veuillez, cher Viktor, croire à mes sentiments les meilleurs.
Votre président"
-Silvio Berlusconi à Ruby, Arcore, 1er février 2010
"Mademoiselle Ruby,
Je réunirai en ma demeure d’Arcore, dans quinze jours, une centaine de personnes auxquelles j'ai beaucoup vanté vos merveilleux talents de danseuse. Je ne crois pas pouvoir leur offrir une fête comparable à celle que vous leur donneriez, si vous vouliez bien danser chez moi. J'attends votre réponse pour leur annoncer, si elle est favorable, qu'elles bénéficieront de vos performances dans ma célèbre salle du bunga bunga.
Toutes vos conditions seront les miennes et je resterai votre obligé.
Veuillez, Mademoiselle, recevoir l'expression de mes sentiments très distingués, et celle de mon admiration pour votre grand talent.
Le Cavaliere"
-Une jeune Syrienne à une compatriote dont le fils a été tué, le 6 juin 2013
"Bien chère Madame,
Je pense à vous avec une émotion très douloureuse, jamais ma sympathie pour vous ne fut plus vive.
Je me figure si bien l’état où vous êtes : tantôt en proie à une douleur lancinante, sans trêve, tantôt abattue en une prostration non moins terrible. Et je vous plains de toute mon âme et je pleure avec vous, sur vous.
Je sais que les peines telles que celle qui vous accable ne se laissent pas consoler, ne veulent pas diminuer d’intensité… qu’on perdrait quelque chose à moins souffrir.
Mais vous sortirez pourtant de cet état violent, chère Madame, et ce sera par amour, pour vous occuper de ceux qui vous aiment et que vous aimez toujours plus que vous ne pensez, car -n’est-ce pas?- vous croyez votre cœur enseveli avec le jeune mort, il vous semble qu’il a emporté toutes vos puissances d’affections.
Mais, au contraire, tout en gardant le souvenir vivant, présent, ardent de votre fils adoré, vous reverserez sur le père, sur vos autres enfants cette part de votre tendresse que vous ne pouvez plus donner qu’en pensée au premier-né!
Pour ceux qui restent et qui sont si dignes d’amour, eux aussi, vous vous reprendrez à la vie… à leur vie.
C’est votre cœur qui vous y portera, votre cœur encore plus que le devoir devant lequel vous vous êtes toujours inclinée.
Et vos larmes, pour toujours couler deviendront plus douces, car on n’aura rien à leur reprocher. Vous les essuierez parfois pour sourire à ceux qui vous entourent.
Je vous embrasse avec une tendresse de sœur."
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Pour la baronne Staffe, (message de condoléances -"les plus difficiles à écrire"-), mais Rilke, dans sa "Lettre à un jeune poète", déconseillait les poèmes d’amour ; "ce sont les plus difficiles". D’où la difficulté du style épistolaire, selon les circonstances, bien sûr. Qu’on me pardonne à l’avance un petit pastiche d’un passage de l’article. """ Cher médecin-vétérinaire du zoo du Reich baasiste, le lion sauvage de votre zoo (chacun sait qu’il est le roi des animaux), n’est pas tout à fait domptable grâce aux amphétamines chiites livrées à temps pour remporter le DERBY de Qosseir. Juste le temps d’une photo avec le trophée à "but populiste". Le dopage est interdit, mais il est le meilleur moyen, me semble-t-il, de l’emporter. P.S. la commande d’avions de chasse est prête, mais la commission est revue à la hausse pour cause d’honoraires d’avocats de mon dossier de divorce déclaré hier en direct à la tv. (K)amarade V. P ."""
17 h 06, le 07 juin 2013