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À La Une - L'impression De Fifi Abou Dib

Cinquante nuances d’angoisse

Le monde a peur. Plus de sept milliards d’êtres humains ont peur, chaque jour un peu plus que la veille. Peur des catastrophes annoncées par la science ou les astres, peur de leur propre nombre qui ne cesse de croître, du réchauffement inexorable de la terre, de la pollution contre laquelle, on a beau essayer, on ne peut pas grand-chose, du dégel, des crues par endroits, des sécheresses à d’autres, du manque de nourriture, peur du savoir immense désormais à portée de main, tant par la facilité des voyages que par l’accès à la Toile, peur d’être le dernier informé, de ne pas voir ce que les autres ont vu, d’être fragilisé par cette ignorance.
Notre monde, on le sait, le sent, le pressent, est totalement déréglé. Mais jusqu’à la survenue d’une catastrophe, les populations vivent comme si la terre était éternelle. Elle l’est en quelque sorte, comparée à une vie d’homme. Une journaliste demandait un jour à Bernard Tapie, après sa faillite, s’il était devenu pauvre. L’ancien milliardaire avait répondu en substance : « Quand on a été très riche, il reste toujours de quoi se retourner, même quand on a tout perdu. » La terre est ainsi, elle vit encore sur de beaux restes avant la banqueroute finale. Sauf que cette impression d’effondrement, illusoirement compensée d’un côté par une montée du matérialisme et une perte de la spiritualité, et de l’autre par une résurgence des religions et du communautarisme, produit une angoisse qui sourd comme un vent mauvais sur l’ensemble de la planète.
Quelle planète ? Au Liban, nous ne sommes évidemment pas concernés. Ici, on fait planète à part. On n’a d’inondations que quand les municipalités oublient de faire ouvrir les regards sur les routes à l’arrivée de l’hiver. La terre va sûrement trembler, on est sur une faille. La mer aussi, peut-être bien. Mais ce sera dans longtemps. Même demain, c’est dans longtemps. Notre angoisse à nous, la seule, l’unique, c’est de savoir si la guerre va reprendre, s’étendre, venir de Syrie, du Nord, du Sud ou de plus loin. Qui va encore cogner sur qui, à l’artillerie la plus lourde, avec nous au milieu qui n’avons rien demandé, brave peuple usé, traumatisé, résilient mais jusqu’à quand ?
« Le Liban jouit d’un climat tempéré », lisions-nous dans nos livres d’école. Nous n’avons jamais été en conflit avec les éléments. S’ils s’agitent de temps en temps, nous ne leur en tenons pas rigueur. La géographie est innocente. C’est l’histoire en revanche qui ne nous laisse pas de répit : les hommes, leurs ambitions, leurs rêves de puissance et de conquêtes, les éternels déplacements de populations, le souci récent de bannir les mélanges. Contre l’angoisse, le rangement : le plastique avec le plastique, l’organique avec l’organique, pareil pour le chimique, et de même pour le juif et l’arabe. Avec des sous-catégories : les chrétiens avec les chrétiens, les sunnites entre eux, les chiites et les alaouites idem, et les druzes en vase clos. Le monde est, paraît-il, un village. Oui, mais c’est le monde. Il vit ailleurs.
Le monde a peur. Plus de sept milliards d’êtres humains ont peur, chaque jour un peu plus que la veille. Peur des catastrophes annoncées par la science ou les astres, peur de leur propre nombre qui ne cesse de croître, du réchauffement inexorable de la terre, de la pollution contre laquelle, on a beau essayer, on ne peut pas grand-chose, du dégel, des crues par endroits, des sécheresses à d’autres, du manque de nourriture, peur du savoir immense désormais à portée de main, tant par la facilité des voyages que par l’accès à la Toile, peur d’être le dernier informé, de ne pas voir ce que les autres ont vu, d’être fragilisé par cette ignorance.Notre monde, on le sait, le sent, le pressent, est totalement déréglé. Mais jusqu’à la survenue d’une catastrophe, les populations vivent comme si la terre était...
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