Farès Souhaid.
L’Orient-Le Jour – Pourquoi l’Iran et le Hezbollah ont-ils finalement décidé d’annoncer officiellement leur implication dans la guerre syrienne alors qu’ils s’y battent en fait depuis deux ans ?
Farès Souhaid – « L’Iran est à la recherche d’un siège à la table des grands pour participer à l’architecture d’un nouveau Moyen-Orient. Téhéran se comporte comme une superpuissance régionale et utilise les communautés chiites dans le monde arabe comme levier de pression pour exercer son influence : le Hezbollah au Liban, naguère le Hamas en Palestine, le régime alaouite en Syrie, le cabinet Maliki en Irak, et une partie des chiites de Bahreïn. L’Iran se présente aussi comme le concurrent de la Turquie dans une lutte visant à savoir qui va représenter le monde musulman au sein du nouvel ordre mondial. Téhéran se présente comme la superpuissance régionale qui détient les clefs de la guerre et de la paix régionales, et Ankara comme celle qui serait promotrice d’un islam modéré et moderne. Au lendemain de la rencontre entre John Kerry et Sergueï Lavrov, qui avaient évoqué il y a deux mois l’idée d’un Genève-2, mais qui avaient écarté l’idée d’une participation de l’Iran, il y a eu immédiatement, comme riposte à cet isolement de l’Iran, la reconnaissance par Hassan Nasrallah, sur instigation de Téhéran, de l’implication des forces d’élite du Hezbollah à Qousseir...
« Tout ce que l’Iran recherche à travers la bataille de Qousseir et de Homs, dont le but immédiat est la formation d’un réduit alaouite, c’est de pouvoir s’asseoir à la table des négociations sur la question syrienne. En fait, l’Iran est en train de présenter ses lettres de créance aux États-Unis, en proposant à Washington de devenir le gendarme régional contre l’intégrisme sunnite, ce qui était en l’occurrence le rôle traditionnel d’Israël, et que le régime syrien avait tenté de jouer après le 11 septembre 2001. Téhéran cherche aussi à se poser en protecteur des minorités arabes en exploitant les craintes et les angoisses de ces dernières. En face, Washington prône un nouveau Moyen-Orient à même de trouver sa place dans le nouvel ordre mondial par le biais du printemps arabe.
« Les Libanais en général, et les chrétiens du Liban en particulier, devraient mettre en évidence l’identité culturelle arabe face à l’Iran et la Turquie, et les chrétiens du Liban devraient jouer la carte de l’État civil et de la modernité. Or ce que nous avons vécu au moment du débat sur la loi électorale allait exactement dans le sens contraire. Les chrétiens n’étaient plus porteurs d’un projet d’avant-garde, combatif, visant à participer à l’évolution du monde arabe à un tournant historique. Il s’agissait au contraire d’une régression, d’un retrait complet du projet libanais, sous couvert d’une peur viscérale de toute forme d’islam – sunnite parce qu’il serait riche et majoritaire, chiite parce qu’il est armé. Or le projet libanais est, à l’origine, un projet chrétien, et surtout maronite. En 1920, c’est l’Église maronite qui avait refusé la formule du Liban des minorités chrétiennes de la région et qui avait opté pour le Grand Liban. La formule « le Liban d’abord » est maronite à l’origine, et c’est aujourd’hui un sunnite, Saad Hariri, qui s’exprime au nom du Liban de Michel Chiha et de Béchara el-Khoury, de Taëf et du 14 Mars, alors que nous aurions bien aimé que ce soit un chrétien qui continue à en être le porte-étendard – en l’occurrence le patriarche maronite, Mgr Béchara Raï... »
Existe-t-il une dimension libanaise dans la bataille de Qousseir ?
« Oui, et elle est énorme. Plus Téhéran gagnera en influence en Syrie, plus son ombre pèsera sur le Liban, et plus le projet de l’alliance des minorités prendra forme. La bataille de Qousseir est une étape-charnière. Ceux qui pensent que la Syrie va vers un éclatement de son unité et la création de réduits communautaires pour les minorités sont en perte de repères politiques. Le nouveau Moyen-Orient, celui que nous voulons, est moderne : il ne s’agit pas d’un retour au Moyen-Âge ! Nous voulons entrer de plain-pied dans la mondialisation par le biais des médias et des relations économiques et culturelles avec le monde occidental ! Ce nouveau Moyen-Orient devrait surtout avoir sa place dans le nouvel ordre mondial...
« Je ne vois pas la vie en rose, mais je ne suis pas partisan de ce pessimisme politique qui règne dans certaines alcôves chrétiennes, qui est favorable à un repli sur soi par rapport au projet libanais et qui contemple sans espoir ce printemps arabe et ne voit que des barbus partout... Au contraire, il faut avoir le courage de lutter pour la modernité. En tant que 14 Mars, nous voulons être les précurseurs de la modernité dans cette partie du monde. Nous voulons dire à l’islam que les chrétiens, notamment du Liban, représentent un partenaire culturel privilégié avec lequel ils souhaiteraient vivre et aux chrétiens que le monde musulman n’est pas réfractaire à la modernité et à la démocratie. Le printemps arabe est une preuve éclatante, malgré les turbulences et l’instabilité, que les peuples de cette région souhaitent véritablement entrer dans la modernité et dans le nouvel ordre mondial. C’est pourquoi nous devons, en tant que chrétiens, être au cœur de sa dynamique. »
Bachir Gemayel vs Hassan Nasrallah
Quelle lecture Farès Souhaid fait-il du dernier discours du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah ?
Le coordinateur général du 14 Mars souligne sur ce plan que « Hassan Nasrallah a été totalement à l’encontre du projet libanais ». « Il s’est exprimé comme ces milices qui disaient, durant la guerre : ce n’est que lorsque nous aurons investi l’État que nous demanderons à notre milice de rendre ses armes à l’État, ajoute M. Souhaid. La grosse différence, seulement, c’est que lorsqu’il avait tenu ce discours en 1982, Bachir Gemayel n’accordait pas la priorité à un projet régional au détriment du projet libanais. Bachir Gemayel n’a jamais envoyé ses forces combattre au Tchad ou en Libye ! Malgré les remarques que l’on pourrait formuler sur son alliance avec Israël, il n’a jamais donné la priorité à des considérations régionales ou idéologiques au détriment du projet libanais. Il voulait absolument que le Liban fasse partie du projet régional et international qui, à, l’époque, était la paix séparée avec Israël. Il a d’ailleurs été tué parce qu’il était pour la convivialité islamo-chrétienne et parce qu’en définitive, sa priorité absolue restait « le Liban d’abord », les 10 452 km2. S’il était resté le chef d’une milice entre Kfarchima et Madfoun, il serait encore vivant à l’heure qu’il est... »
« Le projet de Hassan Nasrallah se situe aux antipodes de celui de Bachir Gemayel. Il s’agit d’un projet de guerre permanente, et non de paix, relève Farès Souhaid. Un projet impossible, puisqu’il ne peut être porté par une seule communauté – sinon, il devient un danger pour celle-ci ; impossible aussi parce que c’est un projet régional non arabe, anti-arabe et qui fait face à une marée sunnite ; impossible parce qu’il est en confrontation avec la légalité internationale et le Tribunal international ; impossible parce que le Hezbollah est taxé d’organisation terroriste dans plusieurs pays occidentaux, notamment les États-Unis ; impossible enfin parce qu’il braque sciemment les minorités contre la majorité sunnite ! Un pays comme le Liban ne peut pas supporter les grands projets portés par une seule communauté : les chrétiens n’ont pu supporter le projet de la paix séparée avec Israël en 1982, qui était rejeté par les autres communautés, les chiites ne peuvent supporter le projet d’une guerre perpétuelle avec Israël... sans parler maintenant de l’aventure syrienne ! »
Et de conclure : « Le rôle d’un nouveau 14 Mars serait de reprendre la formule libanaise de convivialité au moment où toute la région va vers une polarisation communautaire, en soulignant qu’il est possible de vivre ensemble dans un espace commun et de former un État civil assurant leurs droits à tous les citoyens. Si Bachir Gemayel voulait un projet à la Hong Kong, Nasrallah veut faire du Liban un éternel Hanoï. Il faut choisir entre les deux et peaufiner l’idée de Bachir Gemayel en l’adaptant à son temps. Bachir Gemayel avait refusé que les chrétiens se retirent des grands projets de la région : il avait compris qu’en 1982, le projet régional était de créer des paix séparées entre Israël et les pays arabes. Il s’était inscrit dans la dynamique, mais jamais au détriment du « Liban d’abord ». Aujourd’hui, le projet serait d’inscrire pleinement la région dans la mondialisation. Or où sont les chrétiens, qui devraient être les fers de lance de ce projet ? Ils se sont laissés entraînés dans la loi orthodoxe, empêtrés dans des angoisses de minoritaires, et, partant, démissionnaires du projet libanais, ou encore ils sont devenus des résidents au Liban, et non des citoyens à part entière, désengagés de la vie publique libanaise et régionale, avec des cartes de séjour à vie... Cela est terrible. »
Opération de charme... explosive
Selon Farès Souhaid, entre 2005 et 2011, le Hezbollah avait besoin de Michel Aoun comme partenaire chrétien pour créer un équilibre avec le 14 Mars : Aoun assurait ainsi une couverture au parti chiite, et ce dernier, en contrepartie, lui accordait gracieusement une hyperreprésentation au niveau des institutions. Or, dit-il, « le Hezbollah n’a plus besoin aujourd’hui d’une couverture chrétienne ». « En raison de son implication en Syrie, ce parti a aujourd’hui besoin de l’amitié des sunnites et non de celles des chrétiens. Il souhaite faire la guerre aux sunnites en Syrie et maintenir en même temps de bonnes relations avec les sunnites du Liban, d’où une tentative du parti chiite de faire du charme au courant du Futur pour tenter de créer avec lui un cabinet de coalition nationale, ce qui lui permettrait d’assurer ses arrières en Syrie. Or jusqu’à présent, le courant du Futur continue de refuser cette équation. C’est pourquoi le Hezbollah fait usage du bâton et de la carotte, comme le prouve l’entretien de la déstabilisation sécuritaire dans différentes régions, ou encore les déclarations incendiaires de ces derniers jours taxant le 14 Mars d’instruments des États-Unis au Liban. À mon sens, nous entrons dans une période de déstabilisation du pays et j’ai même peur d’un retour aux attentats », souligne M. Souhaid.
De la lâcheté...
Interrogé sur la prorogation du Parlement et l’accord scellé entre le 14 Mars et le Hezbollah à cette fin, Farès Souhaid évoque « une convergence d’intérêts ». « Si la communauté chrétienne estime qu’elle a le droit de se réunir à Bkerké pour faire passer ses priorités – le soutien et la promotion de la loi orthodoxe – avant les considérations nationales, l’islam aussi rétorque qu’il a lui aussi ses priorités : il y a 250 000 familles sunnito-chiites mixtes qui vivent côte à côte un peu partout au Liban et il est difficile d’organiser des élections dans un climat de guerre larvée. Mais il y a effectivement eu une certaine lâcheté de la part du 14 Mars dans toute cette affaire. Le Hezbollah ne voulait absolument pas d’élections et a exercé un chantage sur fond sécuritaire pour obtenir la prorogation du Parlement. Il voulait cependant pousser le 14 Mars à être l’une des composantes à réclamer cette prorogation. Le Hezb a eu ce qu’il voulait... Il aurait sans doute fallu jouer le jeu jusqu’au bout et ne pas assumer la responsabilité du report des élections », estime M. Souhaid.
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