« Ne relevez pas la provocation du régime et de sa barbarie en commettant des actes qui risqueraient de dénaturer l’image bénie que le peuple a de nous. » Les salafistes tunisiens paraissent avoir suivi le conseil d’un de leurs chefs, Abou Yehia al-Chankiti. Mais nul ne prendrait des paris sur le temps que durera l’apparente passivité qui a succédé au déchaînement de violence du week-end dernier à la cité Ettadamen. Seif Allah ben Hussein, dit Abou Iyadh, parie sur les « errements » de l’adversaire, mais cela suffira-t-il à assurer la victoire finale contre l’autre camp d’islamistes aujourd’hui au pouvoir ?
Car ce sont bien deux conceptions du rapport entre religion et pouvoir qui s’affrontent aujourd’hui et c’est bien d’une guerre qu’il s’agit, comme le reconnaissait le chef du clan « pur et dur » des fondamentalistes à la veille des incidents de Kairouan : « Aux tyrans qui se prennent pour des islamistes, disait-il dans un message sur Internet, sachez que vous êtes en train de commettre des bêtises qui vous précipitent à la guerre. » La crise, qui vient de prendre un tour aigu, on la voyait venir depuis l’assassinat, le 6 février dernier, de Chokri Belaïd, une figure respectée du Front populaire (gauche), un crime imputé aux extrémistes. Le 14 septembre, un groupe de forcenés tentait de prendre d’assaut le siège de l’ambassade des États-Unis. Plus de peur que de mal, cette fois. Le parti Ennahda au pouvoir apparaissait dès lors dans une position de plus en plus inconfortable, critiqué à la fois par les laïcs pour sa passivité face aux événements qui se précipitaient et par les ultras qui dénonçaient ses hésitations à proclamer l’instauration de la charia. Si l’on ajoute à cela le fait que la formation de Ghannouchi est elle-même traversée par deux courants, d’un côté celui des « religieux », et celui des politiciens d’un autre côté, on a une idée de la complexité de la situation.
Dans une société qui, depuis janvier 2011, tente tant bien que mal de faire face à une conjoncture socio-économique compliquée, les salafistes assument un rôle qui n’a cessé de grandir, fournissant des soins de santé, réglant des conflits locaux et même, à en croire une étude de l’International Crisis Group du 13 février dernier, réconciliant des couples au bord de la séparation. Parallèlement à ce volontariat, ils mènent ces temps-ci des opérations contre les écoles ou encore les débits de boisson, organisent des prières dans les rues propres à frapper les imaginations, saccagent des salles de cinéma, dont le « Cinafricart » qui projetait un film de Nadia el-Fani, Ni Allah ni maître... Les mosquées ne sont pas épargnées : 200 d’entre elles sont passées sous leur coupe, avec la désignation de nouveaux imams, salafistes bien entendu. On n’a pas oublié par ailleurs le cas du patron de la chaîne Nessma-TV, Nabil Karaoui, qui a eu sa maison dévastée et brûlée avant de devoir faire face à des poursuites en justice pour « atteinte aux valeurs sacrées ».
Confronté à des risques de dérapage encore plus sérieux, le gouvernement de Ali Larayed a jugé indispensable de durcir le ton. À Doha, le Premier ministre a annoncé l’arrestation de 200 membres d’Ansar el-Charia, une organisation qualifiée par lui, la veille à Tunis, de « terroriste ». Quelques jours auparavant, Rachid Ghannouchi avait déclaré dans une conférence de presse qu’« en Tunisie, il n’y a pas de place ni d’avenir pour le terrorisme »; par contre, avait-il pris soin de souligner, nous invitons les salafistes, « nos enfants », à participer à un dialogue national. L’appel, comme on vient de le voir, n’a pas été entendu.
En Tunisie tout comme en Égypte, l’irruption des islamistes sur la scène officielle pose un problème aigu autant pour les dirigeants que pour les diverses composantes de la société et le monde en général. À Tunis, il est très vite apparu aux yeux de certains que la ligne de conduite suivie jusqu’alors n’était pas assez fidèle aux principes prônés, d’où le passage à la vitesse supérieure constaté depuis dimanche, auquel a répondu un durcissement du ton employé par l’État, ce qui n’augure pas d’un dénouement proche et surtout pacifique.
En Égypte, les Frères musulmans, aux commandes depuis les législatives suivies de l’élection à la présidence de Mohammad Morsi, ont largement eu le temps de faire la preuve de leur capacité à manquer toutes les occasions qui leur étaient offertes. Qu’il s’agisse de la consolidation des bases de l’autorité, du règlement des problèmes économiques les plus urgents ou encore des rapports avec le reste du monde arabe, les Ikhwane se sont montrés d’une désolante inaptitude qui n’a d’égale que la maladresse de leurs opposants à unifier leurs rangs et à offrir des alternatives crédibles.
De quoi donner à réfléchir à tous ceux, dans la région, que tenterait l’aventure.
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21 h 23, le 21 mai 2013