À chaque époque son mode de violence. Après les années de saucissonnage, à but crapuleux, après la période où l’enfarinage (pas bien méchant : François Hollande en fut victime le 1er février 2012) était roi, voici venu le temps du caillassage. On n’est pas satisfait ? On se déchaîne dans la rue. On est content ? On « s’éclate » sur la place publique, à coups de vitrines brisées, de voitures brûlées, de mobilier urbain défoncé, d’articles divers volés. Tout cela pour une victoire remportée par son équipe favorite après une attente de dix-neuf ans. La disette de coupes aurait duré plus (ou moins) longtemps, l’identité du Onze n’aurait pas été le même que la réaction eût probablement été identique.
Car ce n’est pas de football qu’il s’agit là, encore moins d’un quelconque mal-être ou d’une défaillance de la police – 800 agents de l’ordre pour deux cents hooligans, ce n’est pas peu. C’est, aujourd’hui plus que jamais, un modèle qui est remis en cause, une illusoire assimilation à laquelle on a longtemps voulu croire, une fracture révélée à l’occasion d’un prétexte sportif. Que l’opposition s’en saisisse pour instruire un procès contre le régime en place, cela fait partie du jeu. Que le ministre de l’Intérieur, critiqué pour son « laxisme », se défende en contre-attaquant, rien de plus naturel. Même si, ce faisant, il se contente qu’effleurer la vérité avec ce piteux constat : « Le football, en particulier le football à Paris, est malade et nous devons en tirer les conséquences » et de s’en prendre à l’UMP. Le danger, le véritable danger serait que l’on en reste à échanger de telles accusations.
« Pour la seconde nuit, de petits groupes de jeunes ont attaqué la police à coups de pierres, brûlé des automobiles et des bennes à ordures, faisant planer la menace d’une reprise des troubles dont 300 cités et banlieues françaises ont été le théâtre la saison passée. » C’est en ces termes que la correspondante du Washington Post à Paris rendait compte de la situation dans l’Hexagone... le 1er juin 2006. À l’époque, le secrétaire général du Parti socialiste se désolait sur la chaîne France-2 : « Nous avons la pénible impression que rien n’a été fait. » Le locataire de la place Beauvau, Nicolas Sarkozy, dénonçait, lui, « non pas une révolte spontanée mais des hooligans dont le seul but est de faire le maximum de dégâts et de blessés ».
Bien sûr que l’on n’est pas à la veille d’un nouveau 14 juillet 1789 et les scènes vues à la télévision, place du Trocadéro, n’annoncent pas la prise d’une quelconque Bastille, pas plus qu’un putsch d’Alger (survenu lui aussi un 13 mai, tiens, tiens) ; quant à Jean-Marc Ayrault, il n’a rien d’un Félix Gaillard en instance de départ. Mais qu’une grand-messe se transforme en guérilla urbaine, cela nécessite une prise de conscience de ce qui guette le cher et vieux pays si un travail en profondeur et dans la durée n’est pas entrepris.
Il y a péril en la demeure quand le pouvoir tergiverse – comme si le temps travaillait pour lui... – et se perd en palinodies, quand au sommet de l’État on laisse de grands serviteurs s’étriper sur la place publique, quand l’exemplarité n’est plus la marque de la République mais un souvenir lointain de ce qui fut et qui n’est plus. Des Cahuzac, il y en a eu des pelletées sous d’autres cieux, des froids aussi comme celui qui s’est installé avec l’Allemagne, sans que cela dégénère en guerre de tranchées. C’est, bien plus que de son économie, de ses banlieues ou de l’incertain avenir que la France est malade mais d’une certaine idée que l’on s’y fait de la politique dans le sens noble du terme. C’est cela que, les chiffres cherchent à dire, pour implacables qu’ils soient, salutaires néanmoins dans leur sécheresse, pour peu que l’on veuille regarder la lune et non point le doigt qui la montre.
Pourquoi en Espagne, alors que la crise y frappe plus violemment qu’en France, la victoire du Barça en Liga n’a-t-elle pas donné lieu à des échauffourées ? Pourquoi l’Angleterre s’est-elle contentée d’une allégresse de bon aloi pour célébrer le titre de Manchester United et l’Allemagne d’un flot de bière pour fêter son Bayern Munich ? On pourrait à plaisir multiplier les exemples pour aboutir à un même questionnement portant sur cette autre aspect du fameux paradoxe français, dont la dernière manifestation, bien triste, aura été ces cinq brèves minutes festives transformées en bataille rangée, avec la séance d’étripage qui s’est ensuivie au Palais-Bourbon.
Que l’on ne se méprenne pas sur le sens de notre propos. François Hollande n’est pas René Coty, nous ne sommes pas sur le point de desceller des pavés pour dresser des barricades et les héritiers du général Massu ne rêvent pas d’un passé révolu. Mais tout de même, au vu des circonstances et l’espace d’une crise interminable et à multifaces, si l’on pouvait cloner le Général, flanqué d’Antoine Pinay, si possible, ce ne serait pas de refus.
Pour mémoire
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