Je me demande si le mot « crise » qui résonne de partout est bien le terme approprié pour qualifier l’état de malaise général qui secoue le monde actuel. À mon sens, il ne s’agit nullement de crise. Mais d’un retournement de situation et de système. On peine à se rendre compte que se déroule bel et bien en ce moment une nouvelle et définitive révolution à l’échelle universelle. Ce qu’il faut bien appeler une énième et sans doute dernière phase dans le déroulement du phénomène global de l’évolution.
Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, constatant que le monde venait de basculer, on avait demandé à Einstein ce qu’il pensait de l’avenir du globe terrestre. Quelles perspectives ? Quelles craintes ? Quels espoirs ? Et si la bombe atomique, récemment inaugurée, pouvait devenir une menace pour le futur de la planète ? À cela, Einstein aurait répondu à peu près ceci : « Ce n’est plus ce genre d’explosion qu’il faudra craindre désormais. Car, mis à part les troubles à caractère militaire qui peuvent survenir par intermittence, c’est à deux explosions majeures qu’il convient de prendre garde. La première à venir sera l’explosion démographique accompagnée d’une mondialisation galopante. La deuxième, encore plus terrible, sera l’explosion psychologique de masses qui n’aura d’autres limites que celles, éventuelles, d’une discipline à l’échelle communautaire et personnelle. »
L’effrayante prophétie du savant est déjà en cours. Il ne suffira donc plus de ruser avec les arrangements planifiés ou les élucubrations diplomatiques pour continuer à canaliser la marche des siècles. Ces jeux subtils de l’intelligence humaine ont fait leur temps. Ils furent sans doute nécessaires durant l’étape de la « post-hominisation ». Celle qui vit éclore le « pas de la réflexion », franchi par des êtres vivants pénétrant dans le monde complexe et infini de l’esprit. L’histoire des hommes en a été témoin. Pour obtenir une première mouture de l’humanité, il fallait bien passer par les guerres, les empires, les bouleversements sociaux, les recherches et les découvertes scientifiques, suivis d’illusion d’équilibre, tendant tous vers un bonheur hypothétique.
La marmite géante de la création se devait de faire bouillir ses ingrédients humains pour atteindre au degré de cuisson visé. Et, selon la règle universelle des choses, développer la matière d’abord, puis aborder, pour l’approfondir, la nappe de l’esprit.
Effectivement, le scénario de la marche cosmique, tel que nous le connaissons aujourd’hui, aura été rigoureusement fidèle à cette vision-là.
Lorsqu’un bouleversement majeur se prépare, il ne se fait pas annoncer par des signes avant-coureurs précis. Il s’immisce plutôt subrepticement dans les événements, et c’est par déduction que l’on doit s’apercevoir enfin de l’opération nouvelle en train d’intervenir.
L’humanité vient d’atteindre, semble-t-il, le stade final de sa vocation. Celui de la psychologie avancée, du règne de la raison et du spirituel, seuls vecteurs possibles pouvant mener à la paix. En un mot, le monde de l’esprit, le monde de la plénitude !
Les intérêts économiques ne relèvent que de la matière. Voilà pourquoi ils devront se contenter d’être en reste et de céder la priorité à l’invasion paisible de l’esprit.
Oh ! il en faudra, des siècles, pour discipliner des résidus qui n’ont pas fini de séduire. Mais la marche de l’évolution est inéluctable et les hommes assisteront, impuissants, à cette « montée de conscience générale ». Le fait de le relever n’est qu’une maigre consolation pour nos cœurs. Car l’étape qui s’ouvre sera longue, ardue, douloureusement laborieuse. L’humanité y arrivera... dans mille ans. Peu importe ! Mais l’état des sociétés humaines telles qu’organisées aujourd’hui est fatalement condamnée à disparaître.
Disparaîtra probablement d’abord la société de consommation en tant que telle, avec sa cohorte d’ustensiles, de machines, de tentations diverses. Disparaîtront ensuite progressivement la plupart des ensembles géants, tels que l’industrie automobile ou aéronautique qui battent déjà de l’aile et ne subsisteront qu’en tant que sections nationales régies par l’État. Se délocaliseront, avant de se réduire à leur tour, nombre de monstres commerciaux, banques, compagnies d’assurances, et autres établissements de produits robotisés ou électroniques. Diminuera la boulimie qui gangrène la création de modèles nouveaux à chaque saison, de téléphones portables, de production de musique à la chaîne, d’artistes préfabriqués, de publications pseudo-intellectuelles, de publicités mensongères... et j’en passe. Non que l’existence de tous ces éléments, soyons lucides, doive cesser. Mais seulement la surabondance des groupes qui les sécrètent.
La sélection dite naturelle opérera des ravages et de nouveaux horizons d’activité apparaîtront à travers des domaines insoupçonnés jusqu’ici. Notre vieux monde ira en s’émiettant petit à petit, dans la rage et le désespoir. Cela prendra très longtemps. Mais à toute chose il faut un commencement. Nous y sommes déjà !
Voilà pourquoi si crise il y a, elle sera permanente et sans rémission. Il nous faudra digérer tous les tabous, changer de mentalité, admettre, non d’imposer des lois à la multitude, mais de faire en sorte que la loi soit exclusivement au service de la personne humaine. Les désordres actuels en font largement foi ! L’obscurantisme, le fanatisme, l’enseignement dogmatique, les traditions barbares, la course effrénée derrière l’argent, les blanchiments, l’immigration sauvage et jusqu’au principe sacro-saint du mariage (!) verront leur verrou sauter... Je ne cite encore que les prémisses qui font déjà la une de nos quotidiens...
Est-ce bien ? Est-ce mal ? Ce n’est pas à nous d’en juger. Encore moins de nous y opposer. Et si’il fallait parler de remède, le seul, possible, consiste à répandre l’idée d’une restructuration fondamentale de nos manières de penser et de nos habitudes de vivre. Les faux pas seront fatalement sanctionnés, car leurs propres effets nous obligeront à les corriger. Les bons, eux, ceux qui répondent aux critères de l’esprit, se confirmeront. Le monde futur ne peut que se diriger vers ce qui semble tracé pour lui, dès les origines, par la volonté suprême génératrice du Tout.
Si nous y croyons, nous marcherons vers l’avenir avec confiance et détermination. Dans le cas contraire, pour ceux qui persisteraient dans le doute, ce sera l’enfer... et ils l’auront choisi !
Observons donc avec calme le déroulement de nos vies. Faisons confiance à l’esprit qui nous habite et acceptons de bon cœur de nous laisser « sculpter par le ciseau du temps ».
Dans la perspective de voir surgir pour chacun, au bout de son propre chemin, et telle une œuvre d’art, l’expression de la beauté qui le caractérise.
Hors de cela, nous a-t-on dit, point de salut.
Louis INGEA


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