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À La Une - Le Point

Le grillon et les fourmis

L’Italie est sans gouvernement, sans majorité, sans réponses aux mille et un maux dont elle souffre ; elle vient d’envoyer au palais Montecitorio une presque majorité de centre-gauche, neutralisée par un Senate della Repubblica sans majorité claire, se dotant du coup d’un législatif ingouvernable (le « bicamérisme parfait » a de ces imperfections...) ; et depuis fin février, les ministres en place se chargent d’expédier les affaires courantes. Le miracle s’est produit le week-end dernier quand les 1 007 grands électeurs, après cinq tours infructueux, ont fait à l’actuel chef de l’État un cadeau dont il se serait volontiers passé : un second mandat de sept ans, du jamais-vu dans les annales politiques du pays. Détail qui a son importance : l’honorable Giorgio Napolitano affiche 87 ans au compteur, ce qui signifie qu’il aura 94 ans à la fin de ce septennat bis.


Le « petit coup institutionnel », dixit Beppe Grillo, est le fruit d’une entente de dernière minute entre le président du Conseil sortant Mario Monti, le chef du Peuple de la liberté (PDL, centre-droit) de Silvio Berlusconi et le leader démissionnaire du Parti démocratique Pier Luigi Bersani, tous trois soucieux de ne pas envenimer une crise ayant atteint son point d’ébullition. Mais que l’on se rassure : après son coup de gueule, l’ex-comique a promis de revenir à de meilleurs sentiments, de se montrer « gandhien », ce qui ne l’empêchera pas, s’est-il empressé d’ajouter, de continuer à promettre de « tout détruire pour rebâtir, mais pas avec de vieilles ruines ». Les intéressés apprécieront l’index ainsi pointé dans leur direction.


Ainsi donc un sage demeure à la tête du principal rouage de l’État. Il fallait bien que quelqu’un gardât la tête froide au bout de ce que l’on peut qualifier d’une entreprise d’autodestruction qui a vu le centre-gauche finir par accepter – après avoir délibérément sacrifié son candidat naturel, le Premier ministre sortant – ce qu’il n’a cessé de refuser deux mois durant, à savoir une alliance de facto avec la droite berlusconienne devant naturellement déboucher sur un cabinet de large coalition.


Le psychodrame ayant trouvé son épilogue, à tout le moins veut-on l’espérer, le chef de l’État devrait s’atteler dans les heures qui viennent à la tâche ardue de mettre sur pied une nouvelle équipe ministérielle. Son choix pour la succession de Monti se porterait, selon les prévisions dont faisait état hier la presse de la Péninsule, sur Giuliano Amato ou sur Enrico Letta, avec deux vice-présidents du Conseil chargés de mettre en application la feuille de route établie préalablement par deux commissions de sages. Deux grands sujets figurent au menu : un vaste mouvement de réforme institutionnelle (loi électorale, réduction du nombre de parlementaires, baisse des coûts de la politique) et des mesures pour relancer l’économie dans un pays en récession depuis six trimestres et qui connaît un taux record de chômage ainsi qu’une dette publique qui atteint 130,4 pour cent du PIB.


Tant Berlusconi que Grillo n’envisagent pas de faciliter cette entreprise. Le premier parce qu’il traîne une impressionnante montagne de casseroles judiciaires susceptibles de lui valoir des peines de prison et donc de porter le coup de grâce à son empire édifié pour l’essentiel sur la télévision. Le second parce qu’il ne saurait être question d’admettre au sein de l’équipe à naître des hommes appartenant à une classe politique honnie, accusée d’avoir favorisé la corruption, négligé les revendications les plus élémentaires de la classe pauvre et manqué le coche de la relance économique.


Napolitano, dont le présent mandat vient à expiration le 15 mai prochain, devra mettre à profit l’union des modérés réalisée autour de sa personne pour éviter à l’Italie, lors d’une consultation populaire qui ne manquerait pas d’être organisée au cas où la crise s’éterniserait, l’avènement d’un pitre ayant déjà réuni sur son nom près d’un quart des électeurs et qui présentait la semaine dernière l’un des siens, Stefano Rodotà, à la première magistrature.
La solution intervenue il y a quarante-huit heures n’est pas idéale. Bien au contraire, elle illustre l’incapacité de la Botte – elle n’est pas la seule – à s’adapter aux nouvelles réalités économiques et sociales d’un monde qui a connu de grands bouleversements cette dernière décennie. Sans vouloir tirer des conclusions hâtives, on notera pour mémoire que cinq tours pour revenir à Giorgio Napolitano, ce n’est pas bien grave. Il en avait fallu vingt-trois en 1971 pour installer Giovani Leone au Quirinal.
On dirait que la démocratie, comme certains marathoniens, s’essouffle.

 

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