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À La Une - L'impression De Fifi Abou Dib

Ères glaciaires

« Si vous voyez une voiture de police, nous a dit notre guide, prenez-la en photo, c’est si rare dans le coin que cela vous fera un beau souvenir à rapporter chez vous. » Le soir même, nous avons vu les phares et entendu la sirène de la bête dans Québec enneigé. J’ai pris la photo. La voiture n’est pas une jeunesse mais elle est plus fraîche que celles de notre écurie rescapée d’un vieux film américain de série B. Des souvenirs de Québec, je n’en ramène pas des masses et cette photo n’intéresse personne. Une voiture de police comme il y en a des dizaines chez nous et des milliers dans le monde. Même pas la Lamborghini avec laquelle les Dubaïotes ont décidé de snober leurs petits malfaiteurs. Mais il faut croire que c’est une rareté dans une ville où criminalité et températures affichent des records identiques.
Un samedi soir comme celui-là, alors qu’une nouvelle tempêtouillette de neige printanière achevait de décourager promeneurs et rodeurs, un groupe d’universitaires en goguette, un peu pompettes, parlaient dans la rue un peu plus fort que de coutume. Voilà qui a déclenché l’alarme au commissariat où le temps s’étirait dans un long ennui blanc. Salut, papiers, merci, chacun rentre chez soi. Il se sera au moins passé quelque chose. Je me suis fait aborder par un clochard. Sûrement pas un sans-abri, ça ne doit pas se trouver par ce temps. Il m’a dit qu’il avait été renversé par une voiture. Encouragé par un petit élan de compassion, il m’a montré sa jambe. Voyez, là j’ai une tige de métal, et ça, c’est du plastique. À l’idée du plastique dans sa jambe, il a eu les larmes aux yeux. Il marche, pourtant, sans béquilles, même pas une canne. Les cicatrices sont à peine visibles. Mais l’homme se sent diminué, c’est malgré lui. Il ne connaît pas sa chance. Ailleurs – pas bien loin – la reconstruction d’un membre est un luxe impensable.
À ce propos, Alexandra est morte. Celle que dans ces colonnes notre collègue a surnommée « Maria » pour protéger son identité, n’est plus. Une nouvelle qu’on reçoit comme un coup de poing dans le ventre. Plus que la victime d’un fait divers particulièrement cruel, Alexandra est un symptôme. Un accident qui n’en est peut-être pas un, aggravé par le fait que l’employeur de la jeune Philippine a le bras long et une réputation d’officier de police à sauvegarder. Par crainte que l’affaire s’ébruite, il la retire d’un hôpital décent – où son assurance couvre les frais – pour la planquer dans un établissement public. On connaît la suite, hélas, les complications, l’infection, les souffrances, la peur, une vie gâchée, une famille dévastée et puis plus rien sinon un corps, aussi meurtri qu’embarrassant. Qu’est-ce qu’un pays où de tels abus finissent encore en quenouille, dans une scandaleuse impunité ? Longtemps le Liban a été un pays « sûr », tant qu’on ne se mêlait pas de politique, de mœurs ou de religion. La criminalité augmente. La police n’impressionne plus personne, depuis longtemps. Voilà qui donne froid, mais dans le dos.
« Si vous voyez une voiture de police, nous a dit notre guide, prenez-la en photo, c’est si rare dans le coin que cela vous fera un beau souvenir à rapporter chez vous. » Le soir même, nous avons vu les phares et entendu la sirène de la bête dans Québec enneigé. J’ai pris la photo. La voiture n’est pas une jeunesse mais elle est plus fraîche que celles de notre écurie rescapée d’un vieux film américain de série B. Des souvenirs de Québec, je n’en ramène pas des masses et cette photo n’intéresse personne. Une voiture de police comme il y en a des dizaines chez nous et des milliers dans le monde. Même pas la Lamborghini avec laquelle les Dubaïotes ont décidé de snober leurs petits malfaiteurs. Mais il faut croire que c’est une rareté dans une ville où criminalité et températures affichent des records...
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