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À La Une - L'Orient Littéraire

Chékri Ganem : pionnier et virtuose du verbe

Cosmopolite avant l’heure, Chékri Ganem est un pilier fondateur de la littérature libanaise d’expression française et de la lutte contre la domination ottomane. Retour sur le parcours d’un homme exceptionnel dont le verbe eut un ascendant littéraire et politique unique à l’aube du vingtième siècle.

D.R.

Voici ce que dit le Larousse de Chékri Ganem : « Écrivain libanais d’expression française (Beyrouth 1861 - Antibes 1929). Sa principale œuvre est un drame en vers, Antar (1910). Il contribua avec son frère à la libération de son pays du joug ottoman. » Homme de la médiation, de la lutte et de la création, son verbe remarquable et son sens de la diplomatie s’épanouirent dans une double carrière d’auteur et de politique qui fit de Ganem tout d’abord un acteur majeur, mais aussi un témoin attentif de la naissance du siècle passé.

 

Premières années : Liban, voyages et exil en France

 

Chékri Ganem naît en 1861 à Beyrouth dans une famille maronite originaire de Lehfed. Il fait ses études au collège de Antoura où il écrit ses premiers vers. Si c’est Michel Misk qui inaugure la poésie libanaise d’expression française en 1874 avec : Souvenir d’une promenade à Nahr Ibrahim, le second poème connu dans ce sens est celui signé Ganem en 1879 : Adieu au collège. La poésie est alors le genre littéraire privilégié dans la lutte contre les Ottomans et le français l’expression du militantisme national arabe. Ganem quitte le Liban à l’âge de dix-huit ans. Il raconte que sa fuite est due à son altercation avec un soldat turc violentant une jeune fille. Nul ne peut attester de la véracité de cette histoire. Cependant, même dictée par l’imagination exubérante de l’auteur, elle porte une dimension fondatrice de son parcours à venir.

 

Parti du pays natal, Chékri Ganem entreprend de nombreux voyages et fait escale en Égypte et en Autriche. Il jette l’ancre en Tunisie récemment placée sous protectorat français dans les années 1881-1882 et y occupe un poste d’interprète et d’archiviste à la résidence de France. Il y séjournera jusqu’en 1888, puis au terme d’une mission de deux ans en Italie, entre 1890 et 1895. Khalil, son frère aîné, aura une grande influence sur sa conscience politique. Après une courte et remarquable carrière à l’Assemblée ottomane vite dissoute par Abdul-Hamid, Khalil se voit obligé de se réfugier, bien avant Chékri, en France. Rédacteur au Journal des Débats, il fréquente les hautes sphères de la politique et le Paris artistique. C’est vers 1895 que Chékri le rejoint. L’installation dans le pays héritier de la pensée des Lumières exalte l’ambition du jeune homme qui écrit : « La France a été presque toujours le chevalier du monde civilisé, le Christ laïc des nations. (…) Elle donnerait à la Syrie et au Liban, avec la liberté et la prospérité matérielle, le plus beau rôle qu’un pays puisse jouer : celui de sentinelle avancée de la civilisation. »

 

Fulgurances littéraires

 

Chékri Ganem travaille tout d’abord comme journaliste. Les résonances de sa plume ne tardent pas à déborder le contexte journalistique en sacrant son talent de dramaturge. Après son premier ouvrage Fou d’amour sorti à Tunis en 1894, Ganem publie en France Ronces et Fleurs en 1896, puis Ouarda ou fleur d’amour et Un quart d’heure des mille et une nuits en 1904. Il se dédie ensuite au théâtre et publie entre 1908 et 1911 Tamerlan et Les Ailes, féerie contant l’Orient fabuleux et jouée aux Folies Bergères. Da’ad (1908), roman nostalgique, décrit les us et coutumes du vieux Beyrouth et met en avant l’hospitalité libanaise. La Giaour (L’Infidèle), drame lyrique coécrit avec A. Peytel et mis en musique par M. Delmas, est applaudi en 1928 au Casino de Vichy alors au premier rang des scènes lyriques en France.

 

Célébrées par le public et la critique, les pièces de Ganem foulent les planches des scènes les plus prestigieuses. Antar, son chef-d’œuvre, fut produite à l’Odéon en 1910 puis mise en musique à l’Opéra de Paris par Gabriel Dupont avant que Ganem n’en assure la réalisation dans un film en 1912. Antar, poète et vaillant chevalier de l’Arabie préislamique est à l’origine le héros du Roman d’Antar, chef-d’œuvre de la littérature arabe du XIIe siècle. Ganem lui fit si merveilleusement faire la traversée des époques et des langues qu’il incarna dans l’esprit français un idéal d’héroïsme, la figure même du nationalisme arabe. Ainsi parle Antar dans la pièce signée Ganem : « L’avenir d’une race et d’un pays n’est pas/ Dans un homme, fût-il l’arbitre des combats,/ Le roi du monde. Rien n’arrête un peuple en marche. »

 

Combat politique

 

Le rayonnement politique de Chékri Ganem ne fut pas moins glorieux que celui littéraire. La révolution des Jeunes Turcs en 1908 donne à Ganem une lueur d’espoir pour les provinces arabes. Il crée alors avec son ami Georges Samné la « Ligue nationale ottomane » ou « Ligue de la nation arabe » dont le bulletin, la Correspondance d’Orient, assure la diffusion d’informations sur le Proche-Orient. Plus préoccupé par la situation libanaise, il fonde en 1912 avec Khairallah Khairallah le Comité libanais de Paris qui vise la réforme de la réglementation du district du Mont-Liban en vue d’une autonomie effective. Cette initiative rejoint l’engagement de divers comités établis par la diaspora libanaise d’avant-guerre aux quatre coins du monde. Dans un article pour L’Orient-Le Jour en 2010, A. Arsan, souligne au sujet de Ganem : « C’est un homme à la vision globale, mais qui comprend bien l’importance du style de diplomatie (…) de la Belle Époque, où se confondent amitié et intrigue : il est prêt, tout en menant une campagne à l’échelle du monde, à œuvrer de près avec les hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay. » Vice-président en 1913 du premier Congrès arabe à Paris et fondateur de la revue al-Moustaqbal en 1916, Ganem connaît avec la fin de la Première Guerre et la chute des ottomans un moment phare : le 13 février 1919, il prononce à la Conférence de la Paix à Paris une allocution au nom du Comité national syrien qu’il préside et revendique, fort du soutien français, l’unité historique de la Syrie, du Liban et de la Palestine. Réfutée par la Grande-Bretagne, cette revendication ne verra jamais le jour.

 

Union avec Anaïs

 

La facette la plus mystérieuse de Chékri Ganem concerne sa vie amoureuse. Lorsqu’il rencontre Anaïs Couturier, elle est l’épouse d’Hector Martin, honorable notaire de Machemont. Anaïs obtient le divorce en 1893 et épouse le 14 décembre 1894 Chékri Ganem à la mairie du 17e arrondissement de Paris. On sait peu de chose des circonstances de leur rencontre si ce n’est qu’en 1893, juste avant son divorce, Anaïs retourne vivre chez sa mère à Paris, 31, rue Fortuny. Dans la même rue résident Sarah Bernhardt, Edmond Rostand et la Belle Otero. Cette proximité pourrait être à l’origine des relations nouées entre Anaïs et le milieu artistique parisien ainsi qu’à l’origine de sa rencontre avec Ganem. Le couple Ganem-Couturier aurait contribué à entraîner le Paris nocturne de la Belle Époque vers Machemont et la « Villa des roulottes », villégiature de Charles Bernard, régisseur du Théâtre des Variétés.

 

Le couple s’établit à Machemont dans la villa « Elliott » (nom du propriétaire qui la rachètera à Ganem) entre 1894 et 1897. L’auteur y entame en 1895 l’écriture de Antar. La vie à Machemont que Maximin Roll décrit comme « un délicieux petit village (…) devenu l’été une cité théâtrale » est idyllique. Ganem et son épouse comptent y finir leurs jours, comme l’atteste l’achat de la concession au cimetière où une pierre tombale porte encore leur nom : Ganem Couturier. Chékri et Anaïs reposent vraisemblablement à Antibes où ils ont passé leurs dernières années. Si la Première Guerre met un terme à l’engouement pour Machemont bucolique, on ne sait ce qui provoquera le départ du couple vers Paris puis Antibes. Toujours est-il que Chékri est naturalisé français le 22 août 1913 et Anaïs réintègre sa nationalité. Même si l’on devine d’elle son indépendance d’esprit qui lui permit en peu de temps de divorcer puis d’épouser en secondes noces Chékri, l’image d’Anaïs se défile. Seule une chanson célébrant ses charmes : Petite brunette aux yeux doux, à Madame Chékri Ganem signée Jacques Madeleine (paroles) et Paul Delmet (musique) artiste habitué du Chat Noir, en suggère quelques traits. Le couple emménagera en 1927 à Antibes où Chékri fait construire sa villa affectueusement nommée La Libanaise.

 

Chékri Ganem, au couronnement d’une carrière brillante et intense, reçut la Légion d’honneur à l’âge de 68 ans et rendit l’âme, paralysé par une attaque, la nuit même. Selon l’acte de décès : « Le 2 mai 1929 à vingt-trois heures trente, est décédé à Antibes, villa La Libanaise, Chékri Ganem, homme de lettres, époux de Marie Anaïs Couturier, commandant de la Légion d’honneur, né à Beyrouth (Syrie) le quatorze septembre 1861, fils de Ibrahim. » Honoré au seuil de la mort par son pays adoptif, Chékri Ganem maintint à sa façon, de par la symbolique du nom de sa demeure : La Libanaise, le lien avec les causes qu’il a ardemment défendues ainsi qu’avec sa terre d’origine, berceau absolu d’imaginaire.

 

 

 Voir l’intégralité de L'Orient littéraire ici

Voici ce que dit le Larousse de Chékri Ganem : « Écrivain libanais d’expression française (Beyrouth 1861 - Antibes 1929). Sa principale œuvre est un drame en vers, Antar (1910). Il contribua avec son frère à la libération de son pays du joug ottoman. » Homme de la médiation, de la lutte et de la création, son verbe remarquable et son sens de la diplomatie s’épanouirent dans...
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