Si donc ce scénario se réalisait et que le Hezbollah conservait son potentiel, la carte du Liban s’en verrait bien transformée. Le pays du Cèdre serait coupé en deux et on aurait grosso modo la carte suivante : à l’est, une zone syro-iranienne allant du sud jusqu’au Hermel avec comme frontière interne le pied de la chaîne du Mont-Liban, laquelle zone débordant déjà l’anti-Liban vers l’intérieur syrien ; une zone ouest allant du Liban-Sud jusqu’à la frontière nord libano-syrienne et du littoral jusqu’au pied de la chaîne du Mont-Liban. Au Liban-Nord, comme mentionné dans notre précédent article, on aurait une zone de tension entre la mouvance salafiste libanaise et la zone alaouite le long de la frontière libano-syrienne allant du littoral jusqu’à la région de Wadi Khaled.
Cependant, si le Hezbollah était réduit à sa portion congrue sous les coups conjugués des salafistes libanais, des Israéliens et de l’ASL, le Liban-Sud lui-même serait soit entièrement hors de l’influence hezbollahie du Litani jusqu’à la frontière libano-israélienne ; soit il serait lui aussi coupé en deux à partir de la frontière libano-israélienne le long d’un axe allant du nord de la ville israélienne de Zarit jusqu’au coude du Litani au nord d’al-Tayyaba pour rejoindre la Békaa, faisant ainsi partie de la zone syro-iranienne. Mais cette seconde hypothèse serait peu probable pour des raisons d’équilibre militaro-sécuritaire concernant Israël, comme on le mentionne ci-dessous.
Ce scénario suppose un changement de gouvernement au Liban favorable aux desiderata américains, politique gazière méditerranéenne oblige. Il semble que depuis peu les États-Unis font pression pour que le gouvernement Mikati soit remanié, voire remplacé car le scénario brossé ci-dessus ne serait pas du tout viable (quel scénario l’a été ?) sous la coupe d’un gouvernement d’obédience syro-iranienne. On comprend mieux l’entêtement du bloc du 8 Mars à vouloir maintenir le gouvernement actuel et à reléguer les élections aux calendes grecques, quitte à user de la violence. Comme le dit si bien Georges Corm : « Le Liban n’est pas un pays facile à saisir, que ce soit par les Libanais eux-mêmes ou par les étrangers qui s’intéressent à notre pays (...) 1. »
Si le Liban était ainsi coupé en deux, cela supposerait à terme la signature d’une forme de paix entre Israël et la partie ouest du Liban mentionnée ci-haut, « reconnue » internationalement (et probablement administrée « à la libanaise » ?), d’abord, pour des raisons stratégiques ayant trait au gaz de la Méditerranée (aucun pays de cette région n’aimerait voir le tandem syro-iranien contrôler une vaste zone gazière allant de Nakoura jusqu’à Alexandrette) ; ensuite, pour éviter une surpression sur Israël qui devra probablement faire face à un nouveau front sur le Golan évacué par les forces syriennes depuis peu. Il faudra donc désamorcer son front nord pour maintenir l’équilibre militaro-sécuritaire de toujours : un front interne, en l’occurrence Gaza, et un front externe, probablement le Golan. Ce faisant, soit le Liban en reste à l’armistice de 1949, soit il passe à la vitesse supérieure en signant un accord de bon voisinage pétro-gazier.
Il semblerait que le Liban ne connaîtra jamais une stabilité totale. Il semble voué à être maintenu dans une instabilité « contrôlée », faisant de lui un abcès de fixation régional.
Serge GÉLALIAN
1- Le Liban confronté à la géopolitique du choc des civilisations et des ambitions hégémoniques ?
(Article publié dans la revue brésilienne Libano em Revista, n° 2, octobre 2008).

