L'éditorial de Issa GORAIEB

Un parcours en béton

L’éditorial de Issa GORAIEB
Issa GORAIEB | OLJ
13/03/2013

Effroyable sécheresse politique et intellectuelle, vertigineuse décadence du discours public, des institutions à vau-l’eau et la médiocrité hissée au pouvoir... Par ces temps d’infortune que vit notre pays, ce n’est pas verser dans un passéisme morose que d’évoquer une tranche d’histoire que traversaient, telles de fulgurantes météores parfois, des hommes d’exception, de dialogue et de conciliation autant que d’audace et d’action.

 

Le 15 mars, cinquante ans se seront écoulés depuis la disparition brutale d’Émile Boustani dont le petit avion privé s’abattait en mer, au large du port de Beyrouth, quelques minutes après le décollage. Le propos de ces lignes n’est pas de retracer l’histoire de sa trépidante existence, époustouflante success story que l’on croirait tout droit sortie d’un roman*. Celle d’un petit orphelin de père, issu d’une modeste famille maronite de Debbiyé convertie au protestantisme, élevé par sa lionne de mère et dont la vive intelligence, la dévorante soif de connaissances lui vaudront, grâce à de généreux mécènes, de brillantes études supérieures à l’Université américaine de Beyrouth d’abord, puis au prestigieux Massachussets Institute of Technology. Ingénieur civil, c’est dans le Haïfa de la Palestine sous mandat britannique qu’il fonde, avec deux associés libanais, la C.A.T. qui, après des débuts acrobatiques, dus notamment à la création d’Israël, deviendra la plus florissante des entreprises arabes de travaux publics, étendant ses activités jusqu’en Afrique noire et le sous-continent indien.


Entré en politique, député du Chouf et ministre, promoteur de la reconstruction consécutive au meurtrier séisme de 1956, ce Rafic Hariri avant l’heure se sentira tout autant à l’étroit dans le mouchoir de poche libanais. Fort d’un dense réseau de contacts et d’amitiés régionales et internationales, alliant magistralement et sans complexe sympathies occidentales et irréductible arabisme, ayant ses entrées à Londres mais aussi l’oreille de Gamal Abdel-Nasser comme de sa bête noire, l’Irakien Nouri Saïd, il est un incontournable négociateur de crise, donnant la pleine mesure de ses moyens durant l’affaire de Suez. Et il paraît tout naturellement promis à la présidence de la République lorsqu’il entame le fatal voyage qui devait le conduire, dans la même journée, à Damas, à Amman et puis au Caire.


Si un demi-siècle après sa mort doivent être évoqués, surtout à l’attention des jeunes, les mérites d’Émile Boustani, ce n’est pas seulement parce qu’il a vécu sous la tente, avec ses ouvriers – des Libanais formés sur le tas et parvenus, sous sa houlette, à un haut niveau d’excellence – afin de faire installer oléoducs et stations de dessalement de l’eau de mer, asphalter des routes, édifier hôpitaux, écoles et palais royaux dans des royaumes du Golfe émergeant tout juste du Moyen Âge. Ce n’est pas seulement parce que le désert doit à des mains libanaises d’avoir vu fleurir, sur ses immensités, d’exubérantes, de scintillantes oasis. C’est surtout parce qu’en ingénieur d’exception maîtrisant parfaitement la technique des vases communicants, il ne s’est pas contenté d’empocher vite fait le fruit de son incessant labeur. Mieux qu’eut pu le faire le plus performant des organismes de promotion, c’est l’excellence de ses prestations de contractant (autrement dit, une réputation en or) qui a contribué à drainer vers le Liban, à l’époque heureux, aussi bien les colossaux revenus du pétrole que les vacanciers du Golfe.


Si doit être saluée l’œuvre de cet homme, c’est parce que le Liban d’aujourd’hui n’a à offrir que désordre, instabilité, insécurité, aventurisme et pillage éhonté des biens publics. Il n’a plus que ses insolubles problèmes, son désert, pour tout miroir aux alouettes. Putain de nostalgie !

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

* : Pour en savoir plus, lire l’excellente biographie de Desmond Stewart Orphan with a Hoop (L’orphelin au cerceau), aux éditions Chapman&Hall, Londres.

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