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Liban

Liberté de la presse 2012 : une année rouge sang

Tribune
13/03/2013

En 2007, les fondateurs du Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture s’attendaient-ils à ce que vienne une année où le Centre comptera 91 journalistes, intellectuels, artistes et citoyens journalistes tués dans cet Orient arabe ?


L’amélioration relative de la plupart des indicateurs de la liberté de la presse et de la culture, notamment le recul des cas d’agressions, d’arrestations et de décisions de censure, est vite balayée par le nombre de journalistes, d’intellectuels et d’artistes tués en 2012 ; plus de cinq fois le nombre enregistré en 2011. Tous les quatre jours, un journaliste, un intellectuel, un artiste, un citoyen journaliste était tué ; 96 pour cent d’entre eux sur le territoire syrien.
La liberté de la presse et de la culture en 2012 a été marquée par les tendances et les caractéristiques suivantes :
Tout d’abord en Syrie, le régime a lancé une campagne systématique pour faire taire les journalistes et les militants des droits de l’homme, ainsi que les figures artistiques et culturelles qui ne respectent pas le discours officiel. Arrestations, enlèvements, torture et assassinat ; rien ne leur a été épargné. À travers le pays, les citoyens journalistes se sont transformés en proies pour l’armée du régime. De l’autre côté du conflit, des factions de l’opposition ont commencé, surtout dans les quatre derniers mois de l’année, à attaquer les journalistes, les reporters et les institutions médiatiques prorégime. Les professionnels des médias sont ainsi devenus une cible facile et une boîte aux lettres meurtrière entre les belligérants.


L’afflux des journalistes internationaux en Syrie, pour couvrir les combats et rendre compte au monde de la souffrance du peuple syrien, a également été l’un des éléments marquants de 2012. Si ceux qui travaillent pour les grands médias internationaux ont reçu une formation pour opérer dans de telles zones de conflits et peuvent ainsi compter sur un réseau de suivi et de soutien en cas de problème, de nombreux reporters indépendants se sont rués en Syrie, y voyant une opportunité de se faire un nom. Pourtant, la plupart d’entre eux n’ont ni l’expérience ni la préparation nécessaire pour faire face aux nombreux dangers qui minent le terrain : les bombardements par les forces du régime ; le risque d’enlèvement par des milices prorégime et les services de renseignements ; le risque d’enlèvement par les groupes islamistes intégristes ; et la présence de fixeurs peu scrupuleux qui les mettent dans des situations périlleuses par appât du gain. Certes, de nombreux journalistes internationaux ont écrit ou filmé en Syrie des reportages qui resteront dans les annales du métier, mais il convient de procéder d’urgence à une évaluation précise du travail journalistique là-bas, afin d’assurer à ceux qui s’y aventurent, le plus haut degré possible de protection.


La situation au Liban a présenté des caractéristiques contradictoires. D’une part, la situation des libertés culturelles s’est quelque peu améliorée. Le nombre de décisions de censure a diminué, bien moins qu’il ne le faudrait cependant, et toutes les décisions judiciaires ayant trait à des cas de liberté d’expression ont été en faveur des artistes. D’autre part, les journalistes, reporters et photographes, plus que dans tout autre pays de la région, ont été victimes d’agressions physiques perpétrées aussi bien par les forces de sécurité officielles que par des acteurs non étatiques. Aucune action n’a été entreprise à l’encontre des responsables de telles exactions. Le laxisme honteux des autorités publiques a permis à des groupes politiques, religieux, confessionnels et claniques de briser toutes les barrières légales et morales. Ils ont imposé de fait leur propre censure sur des activités culturelles, enlevé et détenu des journalistes, soumettant certains à la torture et à la violence physique. L’impunité, qui caractérise tant de secteurs dont les médias et la culture, est aujourd’hui le danger le plus grave auquel sont confrontées les libertés publiques au Liban, expliquant par ailleurs la chute du pays dans les classements établis pas les organisations internationales concernées.


Si, sur le papier, la Jordanie est le pays de la région où le nombre de violations directes a été le plus faible, le respect de la liberté de la presse et de la culture dans le royaume hachémite n’est en aucun cas satisfaisant. L’ingérence publique éhontée dans les médias, en particulier celle des services de renseignements, a conduit à un degré dangereux d’autocensure de la part des journalistes et des artistes, afin d’éviter les tracas. Les amendements apportés à la loi sur la presse et les publications, notamment ceux relatifs à Internet, ne sont qu’une preuve supplémentaire des velléités de contrôle de la liberté d’expression, sous le couvert de réglementations, de normes et de garde-fous.
Dans ce contexte, la Palestine apparaît comme le seul endroit où l’espace des libertés culturelles et médiatiques a quelque peu augmenté. La réconciliation, bien que partielle, entre les mouvements Fateh et Hamas s’est traduite par une diminution du nombre de convocations et d’arrestations de journalistes. Ces pratiques n’ont néanmoins pas disparu. Les services de l’Autorité palestinienne montrent toujours peu de tolérance à l’égard d’articles dénonçant les cas de corruption trop fréquents en son sein et des critiques acerbes contre le président Mahmoud Abbas postées sur les réseaux sociaux. Dans la bande de Gaza, la créativité artistique fait toujours face à des obstacles quasi insurmontables, imposés par le Hamas sous des prétextes religieux.


La seule constante en Palestine est l’ampleur des exactions israéliennes. Les journalistes ont payé un lourd tribut lors de l’attaque de novembre 2012 sur Gaza. Trois d’entre eux ont été tués et plusieurs ont vu leurs bureaux et leurs domiciles détruits par les bombardements israéliens. En Cisjordanie, les journalistes ont été régulièrement la cible des soldats israéliens dispersant les rassemblements contre la colonisation et l’occupation. Dans les territoires de 1948, une course sordide s’est installée entre, d’une part, les agressions de journalistes et, d’autre part, les décrets et réglementations racistes dirigés contre les citoyens arabes et leur héritage culturel et linguistique.
Tous ces développements prouvent au quotidien l’importance du travail du Centre SKeyes, pour donner aux journalistes et aux intellectuels du Proche-Orient une voix, un refuge et un cadre de soutien.

 

* Ayman MHANNA est le directeur du Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture.

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