Par contre, la communauté sunnite libanaise est assurée d’une liaison quasi permanente avec la communauté sunnite syrienne et bénéficie d’un lien de profondeur stratégique avec la Turquie et l’hinterland arabe. Par ailleurs, les Saoudiens et les Qataris sont de fervents supporters de la suprématie sunnite dans le jeu politique libanais (voir L’Orient-Le Jour du jeudi 28 février 2013).
Certes, les sunnites ont beaucoup évolué récemment et reconnaissent que le Liban est exceptionnel dans sa structure et dans sa finalité. Ils ont évolué d’une position qui refusait l’entité libanaise à une position qui considère que le Liban est leur mission première. Mais il est vrai aussi que les modérés parmi les sunnites, et ils sont nombreux, sont confrontés au développement d’une mouvance salafiste qui tient à instaurer la charia. Ces mouvances sunnites fondamentalistes, financées par des fonds douteux, diminueraient de volume si un développement économique sérieux est mené dans les régions pauvres qui servent actuellement de lit à ces mouvances.
La nouvelle équation consisterait à ce que les deux protagonistes, dont les dissensions divisent les chrétiens, lâchent du lest envers leurs protecteurs, si puissants et si donateurs soient-ils. Certes, nous voulons d’excellents rapports avec les Saoudiens et les Qataris et voulons croire et envisager les meilleurs rapports avec le nouveau pouvoir alaouite non assadien. Il faudrait éviter de substituer un diktat militaire et sécuritaire syrien par un diktat politique arabe.
Dans la nouvelle carte qui se dessine lentement, le Liban devra tenter de tirer tous les avantages possibles dans le seul intérêt de ses citoyens. Une coopération entre Libanais et Syriens, qu’elle prenne la forme sunnito-sunnite ou chiito-alaouite, serait un élément de richesse extraordinaire tant au plan politique qu’au plan économique. Tout le long de la frontière libano-syrienne, la multitude de points de passage faciliterait les échanges des biens et des personnes. La confiance qui en découlerait avec le temps engendrerait une stabilité politique et une croissance économique extraordinaire.
Enfin, les chrétiens peuvent et doivent agir comme catalyseurs en vue d’une nouvelle formule de gouvernance plus créative que la formule actuelle. Ils doivent rapprocher les points de vue des sunnites et des chiites même si ceux-là semblent à première vue diamétralement opposés. Le leader chrétien qui agira en premier dans cette direction récoltera les fruits tant au niveau personnel qu’au niveau du pays et de sa pérennité. Il sera le nouveau Fakhreddine qui configurera le Liban pour au moins deux siècles de stabilité et de prospérité. Après cette mise en confiance réciproque et objective, tout l’effort devra être consacré à l’éducation et non aux menaces sécuritaires et armées qui détournent actuellement une grande partie du budget de l’État.
Si les communautés qui forment le Liban ne se mettent pas d’accord sur un nouveau mode de gouvernance, qui garantit à très long terme la stabilité et la sécurité de ses concitoyens, il est fort probable qu’une fragmentation progressive de notre pays pointerait le jour dans un proche horizon. Les conséquences seraient catastrophiques pour tout le monde. On se dirigerait alors soit vers plusieurs régions à dominantes confessionnelles, soit encore à une partition non officialisée du pays suivant des lignes de fracture multiples et inattendues.
Un politicien averti en vaut 128 ; attendons qu’il se manifeste.
Roy BADARO

