Deux ans plus tard, les révolutionnaires de la première heure constatent, amers, qu’on leur a volé leur mouvement. Les « hijackers » ? Les Frères musulmans, les salafistes et autres partisans d’un ordre islamique pur et dur, mais aussi des intrus qui tentaient d’investir la place, certains poussés par les anciens maîtres du pays, leurs héritiers ou encore de mystérieuses « forces occultes ».Tout ce beau monde avait pour lui d’être relativement nouveau sur la scène, et donc peu dangereux. Aveu du président tunisien Moncef Marzouki, fait avant l’éclatement depuis mercredi dernier de la nouvelle vague de violence : « Les salafistes représentent une infime minorité au sein d’une infime minorité, ils ne représentent pas la société et encore moins l’État. » Aujourd’hui, le groupuscule en question est accusé – à tort peut-être et en tout cas sans preuve jusque-là – de mener la Tunisie au chaos et de la plonger dans la plus grave crise depuis la révolution du jasmin. Inimaginable il y a peu, dans le pays arabe sans doute le plus démocratique, le plus cultivé, le moins tenté, depuis les premières heures du combat de Habib Bourguiba, à faire parler la poudre, fût-elle politique.
En Égypte, où depuis quelques semaines la transition peine à prendre ses marques, les ultraconservateurs ont donné la preuve de leur aptitude à s’adapter aux nécessités de l’heure. Alors qu’il y a peu, ils condamnaient le processus électoral, « non islamique » à leurs yeux, ils ont fini par réclamer et obtenir l’autorisation de fonder deux partis politiques, an-Nour et al-Assala, qui devaient fusionner avec les jihadistes de la Jamaa al-islamiya pour former un bloc islamiste. Lors de la consultation populaire, le groupe est arrivé en deuxième position derrière les Frères musulmans, avec 89 sièges. À la présidentielle, un salafiste, Hazem Salah Abou-Ismaïl, a fait acte de candidature, en tant qu’indépendant il est vrai.
Jusque-là, rien d’inquiétant et Hillary Clinton, encore secrétaire d’État, pouvait afficher une sérénité de nature à rassurer l’opinion publique, déclarant le 13 octobre dernier dans un discours prononcé devant les membres d’un think tank américain, le Center for Strategic and International Studies : « Nous devons regarder au-delà de la violence et de l’extrémisme qui ont éclaté après les révolutions du printemps arabe et renforcer notre soutien aux jeunes démocraties de la région. » En foi de quoi, l’administration Obama octroyait aux nations émergeant de leur drôle de printemps un milliard de dollars, plus 770 millions – ce dernier montant étant soumis à l’approbation du Congrès – liés à des reformes politiques et économiques précises. Hillary Clinton encore : « Comme toujours, nous devons suivre attentivement l’évolution de l’extrémisme violent. Une année de transition démocratique ne va pas assécher les réservoirs d’un radicalisme fruit de décennies de dictature. »
En attendant cette mise à sec si lente à venir, l’extrémisme ne se porte pas si mal. Au Caire, un religieux, cheikh Mahmoud Chaabane, a souhaité la mort des opposants Mohammad el-Baradei et Hamdine Sabbahi, et cheikh Wagdi Ghoneim a proclamé le jihad contre le président Mohammad Morsi, des appels aussitôt condamnés par leurs collègues. En Libye, des membres d’Ansar ach-Charia multiplient les opérations violentes, dont l’attaque de Benghazi, en septembre dernier, qui devait coûter la vie à l’ambassadeur américain J. Christopher Stevens. Mais c’est à Tunis, on le constate depuis quelques jours, que l’État éprouve les plus grandes difficultés à contenir l’ardeur des partisans de la manière forte. C’est aussi en d’autres points de la région que des salafistes font plus que montrer les dents.
Face à tous les extrémismes, il y a – ce n’est pas peu – « la jeunesse ardente et prompte aux changements » (Robert Garnier, 1545-1590). Et quand jeunesse sait et peut...


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