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I.- L’Iran prend la relève des alaouites au Proche-Orient

Par Fouad KHOURY HÉLOU
La Syrie vit depuis 2011 une guerre civile qui a entraîné d’importantes destructions et un grand nombre de victimes civiles. De par sa dimension religieuse et identitaire, ce conflit semble constituer un saut dans l’inconnu, rendant difficile toute prédiction quant au sort futur du pays ; une situation qui ne peut qu’inquiéter les voisins de la Syrie, au premier rang desquels le Liban. Pourtant, de ce chaos, un nouvel ordre semble se dégager : la « régionalisation » de la Syrie, où l’influence de la Turquie semble de plus en plus s’imposer ; et où l’influence de l’Iran pourrait à l’avenir prendre progressivement la relève de celle des alaouites (1) syriens eux-mêmes.
L’invasion de l’Irak par les États-Unis a brisé l’ordre régional qui s’était imposé au Proche-Orient depuis la guerre de juin 1967. Cette guerre, qui avait entraîné la défaite des armées arabes face à Israël et brisé l’influence panarabe du leader égyptien Nasser, avait provoqué l’émergence dans chaque pays (Syrie, Irak, Égypte) de régimes s’appuyant sur l’armée et les services de sécurité (la « militarisation » des régimes arabes) et dont la politique extérieure reposait sur la méfiance mutuelle et permanente vis-à-vis de leurs voisins régionaux, aussi bien arabes qu’iraniens, turcs ou israéliens. Il en résultera une longue période de gel politique qui ne prendra fin qu’en 2003. L’entrée de l’armée américaine en Irak brisera alors le régime baassiste de Bagdad, « colonne vertébrale » du Proche-Orient, ouvrant au cœur du monde arabe une brèche où s’engouffreront conjointement Téhéran et Ankara. Le Proche-Orient change alors de visage, redevenant ce qu’il fut durant des siècles : une zone tampon au confluent des puissances régionales, essentiellement la Turquie et l’Iran.
L’Irak, le premier, vivra ce bouleversement. Ce pays qui était jusqu’alors un symbole du nationalisme arabe unitaire s’effondrera sous le coup de la guerre civile entre sunnites et chiites. De ce fait, l’équilibre interne à Bagdad deviendra soumis à l’équation régionale, avec deux groupes d’acteurs essentiels : d’une part, la Turquie et l’Iran, qui se pressent à ses frontières, et d’autre part, les États-Unis eux-mêmes, qui ont achevé en 2011 le retrait officiel de leurs troupes (en vertu de l’accord SOFA – Status of Forces Agreement), mais qui maintiennent un effectif de plusieurs dizaines de milliers de personnes sous couvert de sociétés privées de sécurité ainsi que du personnel de la mission diplomatique américaine (15 000 personnes, la plus importante au monde, atteignant la taille d’une véritable administration). En d’autres termes, si le dossier politique est sous l’influence des voisins régionaux de Bagdad, le dossier sécuritaire, voire en partie administratif, est, lui, tenu directement par Washington. L’Irak est donc un pays sous « mandat conjoint ».
Le Liban suivra une évolution similaire. Ce pays, qui était depuis 1976 sous mandat syrien de fait sanctionné par l’accord des États-Unis, vivra à partir de 2004 une série de bouleversements : premièrement, suite à l’assassinat de Rafic Hariri en 2005, Damas est contraint de se retirer du pays sur injonction américaine, mettant abruptement fin à l’influence syrienne. Une période de flottement s’ensuit de 2005 à 2008, durant laquelle se produit la guerre israélienne de 2006. Cette dernière, si elle ne réussit pas à anéantir le Hezbollah, permettra toutefois de remplir un but essentiel : la pacification de la frontière libano-israélienne, qui connaît depuis lors une trêve pratiquement sans faille. Le rôle régional du Hezbollah prend alors fin, et le Parti de Dieu se retourne vers la scène interne libanaise, occupant le centre-ville de Beyrouth (le « campement ») à partir de fin 2006. Cette période de flottement se conclut en mai 2008 lors des combats entre le Hezbollah et les forces sunnites du courant du Futur qui se terminent par une victoire tactique du Hezbollah. Si le pays demeure plus que jamais divisé, le constat est clair : au Liban, Téhéran, sous le couvert du Hezbollah, a remplacé Damas. Mais, en parallèle, une autre conclusion s’impose : l’Iran, puissance régionale, n’est pas la Syrie, et il n’est plus possible de confondre les deux pays en un « axe syro-iranien » qui devient, de plus en plus, un axe uniquement iranien. Ce basculement au sein du camp chiite-alaouite n’est que le fidèle reflet de l’évolution régionale tracée par l’invasion américaine de l’Irak, à savoir l’effondrement des pays du « centre » proche-oriental (dont l’Irak et la Syrie) et l’entrée en force, dans cet espace central, des puissances « périphériques », notamment l’Iran et la Turquie.
Cependant, l’Iran ne monopolise pas totalement l’influence au Liban ; l’équilibre y est, comme en Irak, « conjoint ». En effet, d’une part, sur le plan politique, les sunnites libanais affichent de plus en plus leur identité propre (en particulier depuis l’insurrection syrienne de 2011) à travers l’émergence des groupes islamistes (à Saïda, à Tripoli) qui entretiennent des liens étroits avec les Frères musulmans et l’Arabie saoudite, tandis que le mouvement haririen affiche sans hésiter sa proximité avec la Turquie. D’autre part, sur les plans sécuritaire et administratif, les principales institutions du pays (armée, forces de sécurité, Banque centrale, institutions financières et économiques de l’État) sont aujourd’hui sous influence croissante de la communauté internationale emmenée par les États-Unis.
(À suivre)

(1) Les alaouites se considèrent comme une excroissance de l’islam chiite.
La Syrie vit depuis 2011 une guerre civile qui a entraîné d’importantes destructions et un grand nombre de victimes civiles. De par sa dimension religieuse et identitaire, ce conflit semble constituer un saut dans l’inconnu, rendant difficile toute prédiction quant au sort futur du pays ; une situation qui ne peut qu’inquiéter les voisins de la Syrie, au premier rang desquels le Liban. Pourtant, de ce chaos, un nouvel ordre semble se dégager : la « régionalisation » de la Syrie, où l’influence de la Turquie semble de plus en plus s’imposer ; et où l’influence de l’Iran pourrait à l’avenir prendre progressivement la relève de celle des alaouites (1) syriens eux-mêmes.L’invasion de l’Irak par les États-Unis a brisé l’ordre régional qui s’était imposé au Proche-Orient depuis la guerre de juin...
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