La venue au Liban du ministre français de la Justice, Robert Badinter, brandissant le slogan de l’abolition de la peine de mort en affirmant que cette abolition est une victoire de l’homme sur lui-même, a des significations multiples.
Elle survient en premier en un temps où le Liban est ballotté par des tempêtes et voué à des vents qui mettent en danger sa souveraineté, son indépendance et probablement son régime politique. Il souffre d’une sorte d’occupation iranienne exercée, bien que discrètement, par une milice armée et rappelant l’occupation allemande de la France. Cette visite est intervenue à un moment où la France est secouée par des manifestations portant sur le mariage gay, malicieusement appelé «mariage pour tous».
Les sociétés qui ont été amenées à classer l’abolition de la peine de mort comme signe de civilisation ont elles-mêmes été entraînées à classer le mariage gay au rang de ces signes de «modernité».
Le problème avec les partisans de l’abolition est qu’ils ont précisément réussi à l’exhiber comme un signe de civilisation. Ainsi tout pays qui abolit la peine de mort est-il gratifié d’un point dans le match vers l’accession au registre de la civilisation et de la modernité. L’on se dirige maintenant vers le mariage gay et l’on avance lentement mais sûrement su la route de la décadence, derrière les étendards de la «civilisation» et du «progrès».
Il est peut-être utile de rappeler que le jour où la France – celle précédant de peu l’élection de Mitterrand à la présidence de la République – a aboli la peine de mort, les sondages d’opinion montraient que 80% des Français étaient opposés à cette abolition à laquelle Badinter veut nous faire adhérer pour être en symbiose avec les droits de l’homme. Mais il peut être certain que 90% des Libanais s’y opposent.
Badinter est connu comme philosophe des droits de l’homme. Il tente aujourd’hui d’intégrer l’abolition de la peine de mort dans la Déclaration des droits de l’homme. Lorsqu’il déclare que l’abolition de la peine de mort est inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, en son article 3 qui aurait dit que «Nul ne peut être condamné à mort ou exécuté...», il n’est pas très précis car nous nous apercevons, à la lecture de l’article 3, qu’il n’est nulle trace de ce qu’il dit. Cet article ne fait que déclarer que «Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne».
Nous ne nous enfoncerons pas dans des explications sur la privation des victimes de leur droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de leur personne, droits que le criminel leur a précisément arrachés et que l’on veut précisément lui reconnaître. Peut-être que la solution sage est celle qui figure dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques voté par l’assemblée générale de l’ONU le 16 décembre 1966, lequel comporte une réponse aux partisans l’abolition de la peine de mort. Il explique la Déclaration universelle des droits de l’homme en ces termes:
Article 6 :
«1. Le droit à la vie est inhérent à la personne humaine. Ce droit doit être protégé par la loi. Nul ne peut être arbitrairement privé de la vie.
2. Dans les pays où la peine de mort n’a pas été abolie, une sentence de mort ne peut être prononcée que pour les crimes les plus graves, conformément à la législation en vigueur au moment où le crime a été commis et qui ne doit pas être en contradiction avec les dispositions du présent Pacte ni avec la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Cette peine ne peut être appliquée qu’en vertu d’un jugement définitif rendu par un tribunal compétent.»
Badinter croit pouvoir appeler la Bible à la rescousse en disant que, «dans l’histoire de l’humanité, Caïn est celui qui a commis le premier crime lorsqu’il a assassiné son frère, Abel. Qu’a fait le bon Dieu? Il a dit à Caïn, ta vie sera sauvée mais tu seras toujours obnubilé par le souvenir de ce que tu as commis...» Il ajoute que les paroles du Créateur sont riches de sens. Elles signifient que celui qui tue ne doit être tué par personne, et elles préconisent ainsi un comportement induisant une victoire de l’homme sur lui-même.
Pour rester au même niveau d’analyse que M. Badinter, disons que la comparaison opérée par lui est faussée parce que l’abolition de la peine de mort dans un paradis où n’existent que deux personnes, ou quatre (avec Adam et Ève), est une chose, et l’abolition dans une société où existent des millions de personnes est autre chose.
Au paradis où ne vivent que deux ou quatre personnes, on peut sauver la vie de Caïn pour qu’il se souvienne toujours de son acte. Dans ce cas, qui ne se retrouve qu’au paradis initial et dans une île hypothétique au fond de l’océan, l’abolition de la peine de mort constitue bien une victoire de l’homme sur lui-même, mais pas dans des cités comme New York, Singapour ou même notre petit Beyrouth.
Personne n’a dit que la peine de mort doit être appliquée aux contraventions de la circulation! Ou aux disputes se terminant par des coups de poing. Elle s’applique aux viols accompagnés de meurtres, aux assassinats d’enfants, aux crimes barbares ...
Dans les sociétés où vivent des millions de gens, si la peine de mort n’est pas appliquée, et avec célérité, aux termes d’un procès équitable, la société l’appliquera elle-même et arrachera son droit par elle-même, comme il est advenu il y a deux ans, à Ketermaya, où les habitants de ce hameau craignaient sans doute la lenteur, ou ce qui est ressenti comme une lenteur, de la justice. Un crime féroce commis par un homme qui a tué deux vieillards et leurs petits-enfants a été suivi par un lynchage de cet homme par la foule qui l’a battu à mort, déshabillé et pendu à un croc de boucher.
Est-ce la manière que Badinter accepte de voir appliquer en cas d’abolition de la peine capitale?
Il dit, pour défendre cette abolition, que le nombre de crimes a baissé dans les pays qui l’ont adoptée.
Qu’il nous permette ici de ne pas partager son avis et de lui donner un exemple une expérience que nous avons vécue au Liban, celle de la loi d’exécution du meurtrier que le regretté Amid, Raymond Eddé, a eu le mérite de faire promulguer et appliquer.
Une petite émeute avait suivi la fin des événements de 1958. Elle avait sévi pendant quelques heures au cours desquelles un dénommé « al-Takmil » avait kidnappé trois passagers montés dans la voiture qu’il conduisait. Ce truand les avait ensuite tués et jetés dans un puits à Basta.
La loi d’exécution du meurtrier avait réussi alors à faire pendre «al-Takmil» en 1959 et, après cette période aucun meurtre ne fut commis au Liban et le pays vécut en sécurité jusqu’au jour où fut signée l’accord du Caire qui nous guida à la guerre de 1975. Les palestiniens voulaient alors que la libération de la Palestine passe par Jounieh, mais le Iraniens veulent aujourd’hui qu’elle passe par Tarik el-Jdidé (...).
Pourquoi M. Badinter n’accepte-t-il pas que soient punis nos criminels et nos monstres en leur appliquant la peine capitale? Dans la punition se trouve aussi la vie! Celle des personnes dont on évite l’assassinat, celle des familles que l’on protège. Pourquoi ne s’occupe t-il pas des femmes battues? des enfants martyrisés? Beaucoup de domaines s’offrent au philosophe des droits de l’homme et où il peut servir avant de se fixer sur l’abolition de la peine capitale (... ).
Mais revenons au Liban.
Il y a un an, un jeune criminel a attaqué à Dahr el-Souwane une femme âgée, a abusé d’elle et l’a tuée puis mutilée. Il a été arrêté mais s’est ensuite évadé de la prison où il était détenu.
Hier une fille de 17 ans a été tuée par un criminel sanguinaire qui l’a violée et volé son argent, puis a jeté son cadavre sur la chaussée. Il a été condamné à mort! Mais le deuxième problème qui se pose à ce niveau est le suivant: les condamnations à mort ne sont plus suivies d’exécution. Seul le président Hraoui avait eu l’audace de signer en assumant la responsabilité d’un chef d’État désireux de protéger et sauver la société. Les présidents se sont succédé par la suite ont préféré prendre du repos en ce domaine.
Il est demandé à Chakib Cortbawi, ministre de la Justice, de ne pas retirer du Parlement le projet de loi punissant l’assassin de la peine capitale et de dresser les potences pour permettre la victoire sur le crime.
Vous avez, Monsieur le Ministre, fait avancer beaucoup de choses dans la politique relative à la justice et il est temps de couronner votre parcours par une action non ordinaire visant à changer la politique du seul traitement des affaires courantes en matière judiciaire.
Nous nous souvenons en ce moment de la politique de ce grand homme qu’était Raymond Eddé. Son exil a fait le malheur des Libanais. Il aurait gouverné le Liban et l’aurait rendu beau et sain. Les étendards de la justice, de la pleine souveraineté et de l’indépendance auraient flotté haut dans le vent. .. Monsieur le Ministre, rappelez-vous au moins les effets bénéfiques de la loi d’exécution du tueur appliquée, grâce à Raymond Eddé de 1958 à 1968...
Abdel Hamid EL-AHDAB
Docteur en droit, avocat

