Les partis politiques dits chrétiens se sont, pour la plupart, engouffrés derrière ce projet qui fonde la citoyenneté non sur la loi mais sur l’identité sectaire. Les défenseurs du projet répondent à leurs détracteurs par un argument limpide : au lieu de critiquer, proposez quelque chose de mieux. Ce projet étant le pire qui soit pour un scrutin législatif, tout autre proposition est nécessairement meilleure. Il suffit pour cela d’appliquer les accords de Taëf qui prévoient la constitution d’un Sénat garantissant les équilibres confessionnels et d’un Parlement libéré de l’hypothèque de l’identité sectaire. Le vote intracommunautaire (loi Ferzli) sera appliqué pour élire les sénateurs. Quant au vote transcommunautaire, il doit demeurer la règle pour envoyer au Parlement les représentants de la nation. Dans le cadre de quel scrutin ? « One man, one vote », disent les spécialistes, ce qui se traduit par un scrutin uninominal majoritaire à un tour qui élirait les 108 ou 128 députés de la nation indépendamment de leurs allégeances confessionnelles ou, si cela s’avère impossible, respectant la biparité à proportions identiques entre musulmans (sans autre précision sectaire) et chrétiens (sans la dissection savante de la multitude des juridictions de rites). Un tel système est de nature à ramener à leurs justes proportions les chefferies traditionnelles, cléricales, claniques ou confessionnelles.
Par ailleurs, un tel système serait en parfaite harmonie avec ce Liban-message dans lequel on finit par mettre n’importe quoi, notamment les fantasmes les plus inavouables. Le Liban-message évoqué jadis par Jean-Paul II et l’Exhortation apostolique de 1997 sont le Liban du vivre-ensemble de citoyens libres capables de surmonter les crispations humaines que provoquent les différences socioreligieuses. Malheureusement, les protagonistes actuels du Liban-message s’obstinent à mettre en avant le Liban de la coexistence de groupes définis par une identité sectaire. Ainsi, le Liban serait une mosaïque d’ectoplasmes, et la citoyenneté ne serait plus un processus dynamique de production du lien civil entre êtres de chair, mais une simple mosaïque chatoyante tant qu’elle est vue de loin.
La loi Ferzli, qui prétend résoudre un problème monté en épingle par les officines de l’ombre (représentativité numérique chrétienne), ne résout rien mais révèle beaucoup de choses :
1 – Cette loi implique que le lien entre le citoyen et la chose publique n’est pas direct mais indirect, il passe par l’intermédiaire de forces non démocratiques, soit institutionnelles et cléricales, soit partisanes, féodales et claniques.
2 – Cette loi est statique, elle a la rigidité des cadavres car elle fixe une fois pour toutes le fondement de la citoyenneté en un paramètre sur lequel l’individu n’a aucune prise, à savoir l’identité confessionnelle qu’il reçoit à la naissance et qu’il ne choisit pas. Il est difficile de tomber plus bas.
3 – Cette loi modifie en profondeur la nature même de l’espace public. Ce dernier n’est plus ce qui est commun à chacun et à tous, mais un ensemble de territoires où s’exercent différentes hégémonies en fonction de l’identité sectaire qu’elles prétendent protéger ou défendre. Quand l’hégémonie l’emporte, la cité se trouve débordée et meurt. Thucydide avait dénoncé un tel mécanisme de mort de la cité dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse. Machiavel, comparant la cité à un corps organique, était parfaitement conscient de tels mécanismes pervers qui remettent en cause l’existence même de la communauté politique.
4 – Ce projet de loi, qui prétend améliorer numériquement la représentativité parlementaire des chrétiens, pose de manière cruciale et urgente le mécanisme de production du lien civil et sa projection dans l’espace public. Pour Henri Mauss, cela relève de ce qu’il appelait « l’économie du don ». Il n’y a rien qui puisse ressembler à une telle dynamique dans cette loi Ferzli qui se moque de prévoir la production du lien civil et se contente de juxtaposer les uns aux autres des ectoplasmes identitaires. Ce projet, appliqué à un scrutin législatif, est anticitoyen car il tue dans l’œuf toute possibilité de produire un lien civique commun. À la limite, il fait voler en éclats la notion même de contrat social.
5 – La loi Ferzli court-circuite Taëf au profit des forces locales et régionales qui depuis 1990 n’en veulent pas. Elle consacre l’hégémonie de plusieurs « Moi » collectifs dont aucun n’est capable de se dépasser pour aller vers un « Je » capable de s’envoler vers un « Tu », un « Il » et un « Nous ». Le monde de Ferzli et de sa coterie « orthodoxisante » est un glacis cadavérique. C’est contre un tel risque que le discours de Benoît XVI au palais de Baabda ainsi que la récente Exhortation apostolique ont implicitement mis en garde, mais hélas, aucune des chrétientés orientales ne veut ni lire, ni entendre, ni comprendre.
6 – Ce projet ne règle rien, mais révèle le caractère non viable du système confessionnel libanais, source d’hégémonie et de mort de la cité. Il va au bout de la logique perverse de la seule coexistence intercommunautaire qui est l’antithèse du vivre-ensemble. Ce projet est un « voyage au bout de la violence », selon l’heureuse expression de Samir Frangié. C’est pourquoi il doit être rejeté et le débat public doit être recentré sur la pierre angulaire de toute société qui se respecte, à savoir l’individu comme fin en soi.
Il appartient aux chrétiens de donner l’exemple de sortir enfin du giron de maman-communauté car ils n’ont aucun problème conceptuel à distinguer ce qui est à César de ce qui est à Dieu. À défaut, nous risquons de nous retrouver face au cadavre du Liban-message sans trop savoir dans quel caveau il faudra laisser reposer la dépouille du Liban-mensonge.


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve
Disons que le " LIBAN MARECAGE" est bien réel....
23 h 20, le 20 janvier 2013