Hassan Mchaymech.
Cela va faire bientôt deux ans que la vie de cheikh Hassan Mchaymech a basculé : incarcéré à la prison de Roumieh depuis deux ans dans des conditions déplorables selon ses parents et amis, après 16 mois de torture dans les geôles syriennes, il fait face, depuis le 19 octobre 2011, à une accusation d’« intelligence avec l’ennemi ». Étrangement, en dehors des cercles des démocrates chiites, qui continuent de clamer tous en chœur son innocence, à commencer par le très respecté mufti Mohammad Hassan el-Amine, l’on n’évoque son cas qu’en catimini... comme si l’on ne voulait pas trop parler d’une affaire qui semble relever de la toute-puissance exclusive... du Hezbollah. Car, pour les opposants au Hezbollah et pour la famille de Hassan Mchaymech, notamment son fils, Reda Mchaymech – membre actif de la société civile –, il ne fait pas de doute que cet homme est dans le collimateur du parti depuis qu’il en a quitté les rangs en 1998.
Aux mains du régime syrien
Le grand public a pour la première fois entendu parler de cheikh Hassan Mchaymech, pourtant déjà illustre dans les milieux chiites, le 7 juillet 2010. Le dignitaire religieux avait été alors enlevé par le régime syrien à Jdeidet Yabouss alors qu’il se rendait en pèlerinage à La Mecque, sans explications. Il est question de sa proximité du 14 Mars, de ses opinions politiques et religieuses, mais ce ne sont que des supputations. Son enlèvement – sa famille est restée sans nouvelles de lui pendant deux longs mois – avait déclenché, à l’époque, une vague de réactions au sein des associations de droits de l’homme locales et internationales, qui y avaient vu un retour aux vieilles traditions des disparitions forcées menées par les moukhabarat syriens et alliés au Liban entre 1976 et le début des années 2000.
Quelques cris dans le désert, donc... mais c’est presque tout. Il faut dire qu’au Liban, l’initiative saoudo-syrienne battait son plein et que le régime de Bachar el-Assad se sentait de nouveau autorisé à sévir à découvert, sans peur et sans reproches, vis-à-vis des Libanais. Selon la thèse de la « justice » syrienne, cheikh Mchaymech, qui va passer en tout 16 mois dans les geôles syriennes, a été arrêté pour « intelligence » avec l’ennemi. Cerise sur le gâteau, c’est à travers le quotidien al-Akhbar que la famille va en être informée...
Reda et toute sa famille vont aussitôt se mobiliser pour tenter de le sortir de prison, en multipliant les articles dans la presse et les contacts avec les démocrates chiites. Pour le fils du dignitaire religieux, les raisons qui ont conduit à l’arrestation de ce dernier sont évidentes : il s’agit de son opposition au Hezbollah, et ce parti assume donc la responsabilité principale dans cette disparition. Du moins en est-il complice par son silence suspect sur toute l’affaire, alors même que les dirigeants du parti ont été priés d’intervenir pour libérer le cheikh. Reda, jeune homme de 27 ans, va en avoir la certitude lorsque cheikh Nabil Kaouk fait le déplacement au Liban-Sud en mars 2011, à l’occasion d’un enterrement, pour se réunir avec le clan Mcheymech à Kfarsir, dans le but d’apaiser un peu le trouble que le kidnapping du dignitaire religieux a créé. Cheikh Kaouk va projeter un CD « d’aveux » de cheikh Mchaymech – obtenus par les tortionnaires syriens – de collaboration avec Israël. L’enregistrement rappelle un peu les aveux télévisés de Toufic Hindi obtenus par la justice version Adnane Addoum en 2001... Cheikh Mchaymech a visiblement été torturé, ses propos sont inaudibles, sa voix est groggy, mais il y a des sous-titres pour rapporter la conversation. « Vous voulez continuer à écrire sur le Hezbollah ? Il y a 100 articles qui paraissent chaque jour sur le parti. Cela en fera un de plus... Mais si vous voulez que votre père rentre au Liban, cessez d’écrire », dit alors Kaouk au jeune homme...
Reda accepte de se taire, à condition de pouvoir visiter son père en Syrie et de s’assurer qu’il va bien. En quelques jours, la situation se débloque comme par enchantement, et la visite a bien lieu. Bien que sous l’œil des tortionnaires, cheikh Mchaymech confie à son fils qu’il a été sauvagement battu durant les trois premiers mois de son arrestation. Plus tard, devant le tribunal militaire libanais, il ira jusqu’à insulter Bachar el-Assad, en lui souhaitant « de souffrir autant qu’il l’a fait souffrir ». L’homme a eu les épaules et les jambes brisées sous la torture.
Après 16 mois d’incarcération, le 11 octobre 2011, Hassan Mchaymech, reconnu dans un premier temps coupable par la justice syrienne d’intelligence avec Israël, est remis aux autorités libanaises. Entre-temps, étrangement, les tribunaux syriens ont changé d’avis. Ils se sont rétractés, pour déclarer leur « incompétence » dans cette affaire...
Le dignitaire religieux est donc remis à la Sûreté générale, qui le transmet à son tour à la direction des services de renseignements des FSI pour interrogatoire sur d’éventuelles relations avec Israël. L’affaire n’est désormais plus avec le régime d’Assad, mais avec les tribunaux libanais.
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Une remise en question du wilayet el-faqih
Mais qu’est-ce qui est donc à l’origine de toute cette affaire ? Qui est donc Hassan Mchaymech ? Originaire de Kfarsir (Liban-Sud), ce dignitaire religieux, chargé notamment d’enseignement religieux, a été autrefois un cadre éminent du Hezbollah (douze ans dans les rangs du parti) lorsque Sobhi Toufayli en était le secrétaire général. Mais, en 1992, Toufayli s’en va. Après l’assassinat de Abbas Moussawi par Israël, Hassan Nasrallah prend la tête du parti. En 1998, la rupture de Hassan Mchaymech avec le Hezbollah devient inévitable. Que s’est-il passé ? Ces voyages en Occident, en Suisse, en Allemagne et en France ont marqué son parcours. Il ne se sent plus en confrontation avec l’Occident.
Comme l’explique le cheikh dans un article publié en juin 2010, soit un mois avant son enlèvement par le régime d’Assad, il a progressivement remis en question les fondements idéologiques du parti. Il ne croit plus dans les vertus du wilayet el-faqih, le vicariat du théologien-juriste, qui est l’épine dorsale du système politique iranien et la référence absolue du Hezbollah. En 1998, donc, cheikh Mchaymech conteste ouvertement l’idée d’une primauté d’un pouvoir « pontifical » sur le gouvernement civil. Il prône l’idée d’un contrat social comme étant à l’origine de toute autorité, ainsi que la nécessité d’élections libres pour déterminer les gouvernants et d’alternance au pouvoir, sans quoi la corruption est inévitable, quel que soit le respect dont bénéficie le gouvernant...
Ces idées révolutionnaires pour un membre du Hezbollah, Hassan Mchaymech va les exprimer dans un ouvrage en arabe intitulé Les Grandes failles des théories islamiques. Le Hezbollah entre dans une grande colère. Selon Reda, le parti va tenter de kidnapper son père à Kfarsir, sans succès, puisque Hassan Mchaymech fuit sa maison et se réfugie en France. Finalement, un arrangement est trouvé avec le Hezbollah : le parti n’inquiétera plus le dignitaire religieux... à condition que ce dernier lui remette toutes les copies de son ouvrage, lesquelles seront aussitôt détruites.
À partir de ce jour, Hassan Mchaymech, qui maintient ses relations avec le Hezbollah, n’est plus dans les bonnes grâces du parti. Au cours de l’un de ses périples en Allemagne, en 2005, où il séjourne chez une connaissance du Liban, Mahmoud el-Nimsawi, « l’Autrichien », un Européen converti au chiisme, qui lui a proposé d’ouvrir une école religieuse en Europe, Mchaymech est approché par un homme qui se révèle être un officier allemand des renseignements. L’officier va aussitôt lui poser des questions sur le pilote israélien Ron Arad, sur l’assassinat de Rafic Hariri, sur les quatre suspects du Hezbollah, ou encore sur Imad Moghniyé. Selon son fils, le dignitaire religieux a précisé qu’il n’en savait pas beaucoup sur la question, n’étant pas un expert en matière sécuritaire mais plutôt en religion et en philosophie, mais il converse quand même avec l’homme, lequel, peu satisfait des réponses obtenues, le menace aussitôt d’expulsion.
Inquiet de sa rencontre, cheikh Mchaymech retourne au Liban... et se presse de se rendre chez le Hezbollah, sécurité oblige, à qui il raconte sa mésaventure. Son ami, responsable des relations externes au sein du parti, Ali Daamouche, lui fait subir un long débriefing de plusieurs heures. Mais l’affaire s’arrête là et le Hezbollah ne fait rien pour inquiéter Hassan Mchaymech. Cependant, l’opposition de ce dernier au parti islamiste grandit de jour en jour. Il prend part à un courant d’opposition chiite dirigé par son ami, cheikh Ahmad Taleb, le Rassemblement indépendant des ulémas, hostile à la ligne doctrinaire du Hezbollah. Après les élections législatives de 2009, il devient encore plus virulent à l’égard du parti islamiste, qu’il dénonce avec virulence, au cours d’une tournée... Cependant, un cheikh proche du Hezbollah capture ses propos incendiaires par téléphone mobile et les diffuse sur Internet... Enfin, quelques jours avant son arrestation à la frontière libano-syrienne, cheikh Mchaymech commet l’ultime outrage en recevant, dans la banlieue sud et ouvertement, une délégation des Moujahidi Khaleq, l’ennemi juré du régime de Téhéran. Ce sera là son dernier acte politique...
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Devant la justice libanaise
Lorsque cheikh Mchaymech rentre donc au Liban après 16 mois de calvaire dans les prisons syriennes, sa famille respire enfin. Elle est loin de se douter que c’est un nouveau feuilleton qui commence maintenant. Le 19 octobre 2011, le tribunal militaire réclame des poursuites contre Hassan Mchaymech (et contre Namsawi), accusé d’intelligence avec Israël, et la sentence peut donc aller jusqu’à la peine de mort. Son procès va ensuite aller de report en report, entre le 26 janvier et le 18 septembre. Au cours d’une séance, le juge lui pose pas moins de 88 questions sur ses rencontres germaniques. Durant tout ce temps, précise le journaliste Ali el-Amine, le prisonnier va être maltraité, jeté sur les escaliers et bouclé avec des coreligionnaires qui ne le portent pas en très haute estime. « C’est comme s’il y avait une volonté réelle de l’humilier », dit-il.
De plus, Mchaymech porte toujours les stigmates de son expérience syrienne, et n’a pas été hospitalisé. Il s’en plaint à plusieurs reprises devant les juges, allant même jusqu’à insulter Bachar el-Assad, ce qui n’est pas sans irriter ces derniers. Il multiplie aussi, en séances, ses déclarations hostiles au « parti du wilayet el-faqih », qu’il accuse ouvertement de « le maintenir en prison en créant de toutes pièces cette affaire de collaboration ». Une opinion partagée par son fils Reda, mais aussi par un grand nombre de chiites démocrates bien connus pour leur hostilité à Israël, comme sayyed Mohammad Hassan el-Amine, Ali el-Amine et Hani Fahs ou encore l’ancien ministre Ibrahim Chamseddine, fils de l’imam Mohammad Mahdi Chamseddine, qui tiennent une série de réunions de solidarité avec lui et clament son innocence (même cheikh Sobhi Toufayli est convaincu de l’innocence du dignitaire chiite !). Pour eux, il ne fait pas de doute que le Hezbollah a commencé une attaque ciblée contre les milieux chiites démocratiques qui échappent à son emprise. L’affaire Mchaymech constitue donc un prélude aux articles particulièrement violents et menaçants d’Ibrahim el-Amine, du quotidien al-Akhbar, contre ces démocrates chiites...
Et maintenant, qu’en est-il du cas Mchaymech ? Des sources sécuritaires haut placées affirment prudemment qu’il existe « un début de dossier, cependant incomplet, contre lui ». De source judiciaire, l’homme serait coupable d’un « crime » selon le code pénal libanais et doit donc être jugé. « Mais les éléments de preuves restent jusqu’à présent risibles », affirme son fils Reda.
Le 18 septembre 2012, la partie plaignante a présenté de « nouveaux éléments », une facture téléphonique datant de mai 2006 qui prouverait que Hassan Mchaymech a effectivement eu une conversation téléphonique suspecte avec un numéro international suspect. Cela a provoqué un report du procès jusqu’à demain, vendredi, le temps que la défense examine les nouvelles preuves. Le directeur d’Ogero, Abdel Menhem Youssef, a en effet délivré au tribunal militaire une copie sur CD d’un enregistrement incriminant Hassan Mchaymech ainsi qu’une copie de la facture en question. Or, affirme Reda Mchaymech, « nous gardons heureusement nos factures téléphoniques au Sud. La copie délivrée par Ogero au tribunal est falsifiée. Nous possédons une copie de l’originale qui prouve que le numéro en question n’a jamais existé, n’a jamais été contacté. Par conséquent, et c’est très grave, il y a eu une grosse falsification au niveau des données téléphoniques. Et nous allons le démontrer demain noir sur blanc devant le tribunal. Si mon père est vraiment coupable, pourquoi faut-il aller aussi loin pour trouver des preuves contre lui ? Il n’y a qu’une seule réponse : il est innocent, et quelqu’un cherche à se débarrasser de lui sous le couvert d’accusations de collaboration avec Israël ».
Pour Reda, comme pour tous les démocrates chiites, Hassan Mchaymech paie, encore une fois, le prix de sa « libre pensée ». Et, encore une fois, le doigt accusateur est pointé vers le seul maître de marionnettes à l’échelle nationale... le Hezbollah.
Pour mémoire
Angélique marquis de Fneich..., l'article de Michel Hajji Georgiou


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