Alors, que penser en définitive de ce projet, dit orthodoxe, de loi électorale qui prône un scrutin à la proportionnelle dans le cadre d’une circonscription unique : innovation qui, dans l’esprit de ses auteurs, devrait permettre à chacune des communautés religieuses du Liban de désigner souverainement ses propres représentants à l’Assemblée ?
Droits spoliés des chrétiens ou sauvegarde à tout prix du sacro-saint principe d’intégration nationale : d’un côté comme de l’autre, l’actuelle polémique n’est pas dénuée d’une bonne dose d’ambiguïté, pour ne pas dire d’hypocrisie. Abstraction faite cependant de la démagogie effrénée à laquelle se livrent certaines parties, tout comme des intérêts égoïstes défendus bec et ongles par certaines autres, ce débat a pour le moins un mérite. C’est celui de rappeler à la réflexion de tous les Libanais combien il est devenu nécessaire, à l’heure où tout est en train de changer autour d’eux, de faire du nouveau, sans pour autant sacrifier le vieux.
Le vieux, c’est en effet la volonté des diverses familles spirituelles de vivre en commun, consacrée par le Pacte national de 1943 par lequel les chrétiens renonçaient à la protection de la puissance mandataire, et les musulmans au rattachement à la Syrie. C’était magnifique mais guère suffisant. À la déferlante du nationalisme arabe incarné par Nasser ont succédé des ouragans encore plus menaçants pour la fragile formule libanaise car d’inspiration ouvertement, frénétiquement religieuse ceux-là. Si le giron de la France appartient désormais à l’histoire, si la Syrie en flammes a cessé d’être l’eldorado des partisans de l’union, ce sont d’autres pôles d’influence – l’Iran chiite et l’Arabie sunnite – qui alimentent ces courants, lesquels, et le plus officiellement du monde, ont leurs hommes dans la place. Et même parfois leurs petites armées.
Cela étant, comment concilier représentation authentique des diverses communautés et appartenance de tous à une seule et même nation : laquelle en est encore au stade de la gestation (et on est optimiste !) 70 ans après l’accession à l’indépendance ? Centrale certes est la question des élections, puisqu’en démocratie la volonté populaire est source de tous les pouvoirs. Mais ce n’est là que la partie visible de l’iceberg ; pour crucial que soit le prochain scrutin de 2013, cette échéance ne doit pas occulter les nombreuses autres qui guettent le pays. Car ce n’est plus seulement d’un système politique équitable, rassurant, interdisant la dictature du nombre que le Liban a besoin : c’est surtout d’un système qui fonctionne, d’institutions qui remplissent leur office en excluant tout recours à la rue. Pour cela il faut de l’imagination, de la bonne foi et aussi de l’audace, sinon du courage. Que l’option fédérale soit invariablement taboue dans un pays que l’on assimile souvent pourtant à une fédération de communautés est compréhensible, compte tenu des antécédents de la guerre de quinze ans qui a vu une floraison de mini-cantons dominés par les milices. Plus politiquement correct est le terme de décentralisation administrative, territoire dûment répertorié par l’accord de Taëf mais non encore défriché à ce jour.
C’est précisément vers cette terra incognita qu’il est grand temps de s’avancer, et cela pour deux raisons majeures. La première est que toutes les autres expérimentations ont été tristement concluantes, la moindre n’étant pas cette hérésie de démocratie consensuelle imposée par l’armement milicien et qui s’est traduite par la paralysie endémique des gouvernements d’unité nationale ou prétendus tels. La deuxième de ces raisons est que par la grâce du même arsenal, un large pan du territoire national s’est déjà érigé en entité pratiquement autonome.
Mouchoir de poche recherche désespérément explorateurs de génie.
Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb
Plus loin que les urnes
OLJ / Par Issa GORAIEB, le 12 janvier 2013 à 01h27


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