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À La Une - L'impression De Fifi Abou Dib

La part de l’ange

Pour toute une génération d’étudiants, il était une sorte de mascotte, un de ces mânes vivants, l’âme damnée de la rue Bliss. Jamais bien loin du périmètre de l’Université américaine, il traçait avec son corps un parcours aléatoire, d’un porche à un banc, d’un trottoir à un autre, de l’entrée d’une échoppe à celle d’un fast-food. D’un âge avancé bien qu’indéfinissable, le visage comme taillé au burin, le poil blanc mais plus noir vers les joues mangées de barbe, mais jauni vers les lèvres sur lesquelles retombait une moustache épaisse à travers laquelle une clope se frayait toujours un chemin, Ali errait, ne demandait rien. Vagabond de tout son être, mais pas mendiant. Il n’avait pas besoin de mendier, c’est là tout le mystère. Toute la faune du quartier se sentait redevable envers Ali. Les uns lui donnaient des vêtements, les autres à manger, des cigarettes, parfois un peu d’argent. Certains jours, il apparaissait moins hirsute, un barbier des environs ayant réussi à lui offrir un coup de frais. Nul n’aurait osé s’enquérir du lieu où il logeait, tant sa nature semblait surnaturelle. Comment demander d’ailleurs, Ali semblait absent au monde et les étudiants en psychologie, forts de leur science, avaient décrété qu’il était schizophrène. Ainsi Ali était divisé en deux et les deux Ali devisaient, parfois avec les mains, souvent avec véhémence, d’un problème qui ne regardait personne.


De là est née une légende urbaine tissée de « on dit ». On dit qu’on le voyait parfois nager dans la mer, tôt le matin, par températures glaciales. On dit qu’il a été professeur de physique (ou de maths, selon les versions) à l’Université américaine. On dit qu’il aurait franchi une frontière ténue entre génie et folie. On dit que sa femme et ses enfants ont péri dans le massacre de Sabra et Chatila, ce qui ne colle pas tout à fait avec la version selon laquelle il aurait enseigné à l’université, auquel cas son statut lui aurait permis de vivre mieux que dans un camp de misère. On dit qu’on l’aurait vu résoudre en deux minutes, sur le zinc d’un comptoir, un problème de physique sur lequel même un ordinateur aurait peiné davantage. On dit que Ali était obsédé par les espions. Il en voyait dans tous les cafés, tous les coins d’ombre et les longs méandres de la rue. S’il vous avait à la bonne, il vous les indiquait en vous recommandant la méfiance. On dit que souvent son pauvre cerveau avait raison.


Ali était perdu, mais comme le scribe de Melville, il savait où il était et s’en contentait. Personne ne voulait de Ali, mais tout le monde lui voulait du bien. Ali se croyait invisible, mais sans lui le paysage n’était pas le même. Il n’était personne mais il était un personnage. Il n’avait rien, mais portait les vêtements de tout le monde et chacun, dans son costume improbable, reconnaissait un peu de soi. Ali était une énigme. Pourquoi Ali? Parce qu’il rendait les passants meilleurs et qu’ils se sentaient bien quand ils croyaient lui avoir fait du bien. Ali est mort dans la nuit de lundi, au seuil du MacDo de sa chère rue Bliss. La police a fait le constat à 2h du matin. Mort naturelle. La nature est dure en ce moment.

Pour toute une génération d’étudiants, il était une sorte de mascotte, un de ces mânes vivants, l’âme damnée de la rue Bliss. Jamais bien loin du périmètre de l’Université américaine, il traçait avec son corps un parcours aléatoire, d’un porche à un banc, d’un trottoir à un autre, de l’entrée d’une échoppe à celle d’un fast-food. D’un âge avancé bien qu’indéfinissable, le visage comme taillé au burin, le poil blanc mais plus noir vers les joues mangées de barbe, mais jauni vers les lèvres sur lesquelles retombait une moustache épaisse à travers laquelle une clope se frayait toujours un chemin, Ali errait, ne demandait rien. Vagabond de tout son être, mais pas mendiant. Il n’avait pas besoin de mendier, c’est là tout le mystère. Toute la faune du quartier se sentait redevable envers...
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