On replante le sapin. Le sapin est un objet bavard. Il raconte son époque, révèle quelque chose de soi. Dans les années 70, le sapin à la mode était en métal argenté, l’Amérique venait de marcher sur la lune et le reste de l’humanité faisait des rêves en chrome où l’on vivait dans des bulles avec des robots pour majordomes. Chez ma grand-mère, originaire d’une ville côtière où l’on n’avait jamais vu de sapin, c’est une branche de pin maritime, soigneusement coupée pour ne pas abîmer l’arbre, qui exhalait sa résine dans un coin du salon, ornée de bougies fixées à de petites pinces. Se frayant un chemin parmi les aiguilles, une caravane de petits chameaux en bois d’olivier ramenée d’une excursion à Jérusalem précédait, le long des branches, trois rois penchés aux noms étranges. Balthazar au manteau rouge avec son étoile d’argent, Melchior, en bleu avec une constellation dorée, Gaspard en vert. Chacun portait un petit récipient, grossièrement sculpté dans le bois dur, où l’on croyait voir dans un vague magma orange l’encens, la myrrhe et l’or. Si l’arbre argenté avait des boules monochromes, assorties et livrées par boîtes de six, la branche de pin, elle, était chargée de souvenirs. Ici une comète sans queue, là un ange sans tête. Sans queue ni tête d’ailleurs, cette branche racontait aux enfants des histoires d’avant, bien avant. Les enfants ont toujours l’impression d’arriver sur terre comme à la fin d’un spectacle. Il était une fois, quand tu n’étais pas encore là...Il était une fois le bonhomme de neige en coton, le séraphin qui avait perdu le dos de sa clarinette, pardon, le « Do », mais qu’est-ce que ça change ? Le Saint Bernard d’une marque de rhum, qui portait un petit tonneau et n’arrêtait pas de bouger la tête, les guirlandes en carton de couleur où scintillait une poudre métallique dans un parfum âcre de peinture fraîche, les boules en verre soufflé galvanisé, si légères qu’une brise les aurait emportées. Tout un petit peuple d’objets hétéroclites, rassemblés au fil du temps, plus bancals et meurtris les uns que les autres mais transformés en trésors par le mystère de leurs origines et la merveilleuse et dangereuse lueur des bougies. Il était un sapin qui n’avait du sapin que le geste. Les contes faisaient le reste.
On recommence. On a beau répéter l’histoire, échafauder à nouveau le frêle édifice sylvestre, refaire le même parcours sous la pluie par circulation gluante, se charger encore et encore des mêmes paquets et des mêmes victuailles, on se demande par quel mystère on ne s’arrête pas. Sans doute à cause de l’enfant. L’enfant divin à naître, pour ceux qui croient. Pour tout le monde, l’enfant en soi jamais revenu de l’enfance.


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