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Nos lecteurs ont la parole

Le cardinal d’Orient

Abdallah FARHAT
L’élévation à la pourpre cardinalice du patriarche Rai est un événement chargé de signification. Il est clair que la performance publique du patriarche nouvellement élu a la tête de l’Église maronite en a constitué la raison primordiale. Voulant se situer en dehors de tout alignement, le prélat a pu élaborer un discours objectif, certes multiconfessionnel, mais incontestablement libre de tout alignement politique et libéré de toute velléité mesquine ou partisane.
À l’image de Jean-Paul II, ses déplacements continus ont conféré une mouvance d’esprit à ses interventions et instillé une forte dose d’espoir dans le cœur des minorités chrétiennes de ce monde arabe en ébullition. Sa dynamique révolutionnaire a porté un coup dur à la configuration politique statique des 14 et 8 Mars, et même aux deux axes régionaux irano-syrien et saoudo-qatari, ainsi qu’à leurs ramifications respectives internes.
La visite du pape Benoît XVI et la publication de l’Exhortation apostolique n’ont fait que donner plus de consistance à la mission humaniste de l’Église d’Orient, à laquelle tout prélat oriental se doit d’être fidèle.
Il est incontestable que le vent démocratique qui souffle sur le monde arabe est annonciateur d’une ère nouvelle. Se trouverait-on face à un phénomène irréversible susceptible à moyen et long terme de porter cette partie du monde à rejoindre le modèle occidental ?
Si, dans notre subconscient collectif, nous Libanais, éduqués dans des institutions générant particulièrement une culture occidentale, voire principalement continentale, nous nous identifions à ce modèle, il n’en demeure pas moins que nous tolérons la décomposition systématique de notre État de non-droit. Ce subconscient collectif nous dessine un aboutissement peut-être utopique de ces mouvances révolutionnaires.
Nos aspirations deviendront-elles réalité ou bien allons-nous buter sur le mur ancestral du particularisme socioculturel, voire politico-théocratique du monde arabe?
Il est clair que, sans l’acquis culturel et juridique européen et surtout français, il serait quasi impossible de concevoir une évolution constitutionnelle débouchant sur des pratiques démocratiques dans la constitution des structures étatiques libérales et représentatives du tissu social national.
La laïcité serait-elle une composante structurelle du modèle démocratique?
Sommes-nous devant un paradoxe particulier, celui de la distinction entre le spirituel et le temporel dans le christianisme qui s’opposerait à une fusion du spirituel et du temporel en islam?
Dans ses différentes interventions publiques, le patriarche maronite s’est obstiné à sa manière à exprimer la pensée intime de beaucoup d’Orientaux appartenant à des minorités ethno-religieuses considérant que la liberté absolue est nécessairement génératrice d’oppression. Les minorités en ont souffert des siècles durant. Seul un humanisme absolu accompagnant un ordre politique garant de la pluralité serait générateur de stabilité. L’on ne comprend pas comment une situation chaotique généralisée favorisant un fanatisme religieux exacerbé s’exprimant par une extrême violence pourrait déboucher sur la stabilité. Aucun ordre sociopolitique ne peut naître de la violence, encore moins un contrat social générant une consécration des droits fondamentaux, seuls garants de la pérennité de la liberté et du pluralisme de notre configuration démographique en mosaïque.
La vraie liberté qu’il faut absolument défendre serait la liberté de l’appartenance et le respect de l’acquis culturel particulier à tout groupement humain. Le droit à la différence ou la cohabitation des appartenances multiples et des identités culturelles devrait être à la base de toute Loi fondamentale et même constituante d’une quelconque entité territoriale.
Le courage d’institutionnaliser la coexistence entre les cultures, qui sont historiquement constitutives de l’identité collective de cette région, est le rôle de l’Église. Ce rôle lui est conféré en raison de sa vocation humaniste et universelle. Le Vatican est le seul, avec la France, à pouvoir comprendre l’importance de cette mission et œuvrer pour une vraie rencontre, qui pourrait instituer une formule de coexistence. Seule une volonté constructive d’avenir peut générer des principes pour une réelle démocratie.
Sans se faire d’illusion sur les chances de voir se réaliser une telle utopie, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de trouver dans cet Orient tourmenté, comme dans le restant du tiers-monde à des époques différentes, une possibilité de se dégager du partage planétaire d’influence et de se frayer, par le biais de l’action du patriarche, de l’Église et de ceux qui croient dans l’humanisme des perspectives politiques, une voie vers la vraie liberté.

Abdallah FARHAT
Ancien ministre et député
Professeur à l’USJ
L’élévation à la pourpre cardinalice du patriarche Rai est un événement chargé de signification. Il est clair que la performance publique du patriarche nouvellement élu a la tête de l’Église maronite en a constitué la raison primordiale. Voulant se situer en dehors de tout alignement, le prélat a pu élaborer un discours objectif, certes multiconfessionnel, mais incontestablement libre de tout alignement politique et libéré de toute velléité mesquine ou partisane.À l’image de Jean-Paul II, ses déplacements continus ont conféré une mouvance d’esprit à ses interventions et instillé une forte dose d’espoir dans le cœur des minorités chrétiennes de ce monde arabe en ébullition. Sa dynamique révolutionnaire a porté un coup dur à la configuration politique statique des 14 et 8 Mars, et même aux deux axes...
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