Dans une société de moins en moins cultivée, de plus en plus fanée, un pays où les écoles sont désormais perturbées par les manifestations des professeurs, voilà que l’on nous annonce qu’il existe un salon de beauté pour petites filles. Très bonne nouvelle pour ceux qui découvrent ainsi une société de plus en plus matérielle et superficielle. Très bonne initiation. «Ce sont des filles, après tout; elles doivent prendre soin de leur corp, de leurs cheveux», insiste une responsable du salon. Et elle poursuit: «Ce sont des filles, après tout!»
Madame, je suis une fille aussi, mais j’ai vécu mon enfance sans maquillage et j’ai survécu avec un peu de chance. Je pense que ces «filles après tout» ont des choses plus importantes à découvrir et apprendre pendant leur enfance. Le maquillage, elles auront largement le temps pour cela, au Liban. Je n’exagère pas, non, c’est une façon d’initier une petite âme à l’importance du physique. Les enfants, c’est une pâte à modeler. À force de recevoir des compliments et de l’attention, elles ne voudront plus vivre sans. Une fois attachées à ce rythme destructif qui insiste sur l’importance du physique, à mon avis, elles laisseront tomber le reste.
Je me demande si, à l’âge de 8 ans ou même moins que cela, on se maquille. Va-t-on pouvoir l’arrêter un jour ? Sinon, ces filles se contenteront-elles, à l’âge de 14 et 15 ans, de se maquiller encore et encore? Non, elles auront besoin de plus, de choses nouvelles pour attirer l’attention. Alors que les choses nouvelles, à cet âge-là, doivent être les dessins animés, les livres pour enfants, les sports, la musique, etc. Je ne vois pas une fille habillée comme ses aînées, maquillée outrageusement, s’amuser avec de telles choses. Par exemple, je n’ai jamais vu une petite fille maquillée prendre des cours au conservatoire. Je la vois plutôt collée au miroir, vexée de devoir enlever le maquillage en fin de journée, impatiente de voir la réaction de son entourage, qui la comblera d’éloges pour qu’elle s’y attache encore plus. À long terme, elle ne pourra plus voir son visage sans maquillage, trop pâle. Bon business, ce salon. C’est peut-être mignon, les étoiles, la manucure/pédicure rose, le fer à lisser qui abîme les cheveux. Mais désolée, pour moi, ce n’est pas agréable du tout de voir une petite fille innocente perturbée par tout cela dans une société où, tôt ou tard, elle risque de se noyer dans un certain package libanais où tout, mais vraiment tout, tourne autour de l’apparence. Ce n’est guère agréable d’entendre une petite fille au salon dire, comme si c’était naturel: «Je me sens grande, comme ma mère, c’est trop beau.» En d’autres termes, elle vous remercie de l’avoir aidée à ne plus sentir cette enfance dont elle avait envie de se débarrasser.
Peut-être ai-je tort, mais à mon avis, une société comme la nôtre a urgemment besoin d’autres choses pour nos
enfants.
Sabine CHAMOUN

