Quarante-neuvième semaine de 2012.
Rarement un simple parlementaire aura cristallisé à ce point les crises de foie des uns et les battements de cœur des autres ; incarné aussi violemment les frustrations bipolaires et atrabilaires du public. L’époque le veut. Il faut du pain et des jeux. Le warholien Okab Sakr le voulait, son buzz, et il l’a eu. Parce qu’il y en avait du monde qui l’a attendue, qui l'a scrutée, décortiquée, fantasmée, réinventée, interprétée, cette conférence de presse stambouliote. Parce qu’il y avait foule : entre ceux qui voient en ce jeune député le terreau idéal pour l’éclosion du très espéré printemps chiite et ceux pour qui il n’est qu’une espèce de traître opportuniste et servile ; entre ceux qui applaudissent son courage, son audace, et ceux qui moquent sa bouffonnerie ; entre ceux qui adorent cet homme qui, il n’y a pas si longtemps, petit garçon, faisait des kilomètres pour aller dévorer ces livres qu’il n’a jamais eus à la maison et ceux qui méprisent l’insupportable aboyeur qui dort en lui ; entre ceux qui ont loué la mathématique pure de sa démonstration télévisée et ceux qui n’y ont vu que poudre aux yeux et grotesque pantomime ; entre ceux qui jugent – son honnêteté, et ceux qui jugent – sa malhonnêteté.
Ces deux armées de gladiateurs n’ont pourtant rien compris. Tout ce brouhaha n’avait pas grande importance, aussi hystériques que les réactions, dans les deux camps, aient été. Purs détails aussi ces points de savoir s’il a dit ou pas la vérité, s’il vendait des armes ou du lait : s’il fallait disqualifier chaque député ponctuellement ou globalement tricheur ou véreux, il ne resterait plus place de l’Étoile qu’une petite douzaine de strapontins occupés. Peu importe enfin, aussi croustillant qu’il puisse être, cet OK Corral où le linge (très) sale de trois parangons de la communauté chiite, Jamil Sayyed, Wafik Safa et Okab Sakr lui-même, s’est lavé devant les caméras.
Cet exercice théâtralisé à outrance n’avait en réalité aucun intérêt à part celui, crucial il est vrai, de littéralement exhiber, comme jamais, et l’étendue de cette bêtise ultime qu’est la distanciation par rapport à la crise syrienne et la vastitude de l’hypocrisie libanaise. Le 8 Mars qui s’autoproclame comité (übertaliban) pour la promotion des vertus et la prévention des vices à l’heure où des centaines de miliciens du Hezbollah s’en vont combattre (et mourir) en Syrie aux côtés des soldats de Bachar el-Assad : voilà qui est simplement inouï.
Ne compte, n’a d’importance, ne restera que le sujet même de toute cette mascarade : l’être-au-monde du Libanais dans son environnement direct (et maudit), dans son ici et son maintenant ; ce Libanais coincé entre un peuple palestinien que les gouvernements israéliens égorgent et un peuple syrien que le régime d’Assad assassine quasiment de la même manière. Si Okab Sakr a menti, si lui ou n’importe quel député s’est effectivement démené, au nom du courant du Futur, de n’importe quelle faction libanaise ou à titre individuel, pour armer un groupe de rebelles syriens, eh bien, à la bonne heure ! Il ne s’agirait là ni du kidnapping de deux soldats étrangers de l’autre côté d’une frontière (en 2006, cela avait entraîné l’apocalypse...), ni de l’envoi de drones survoler les centres de stockage des armes, chimiques ou pas, du pouvoir à Damas (on attend encore la réponse à ce bon Ayoub...). Si Okab Sakr a menti, ce serait, nonobstant ces stupides traités de fraternité signés entre Beyrouth et Damas du temps de l’Anschluss et qui font office de loi, ce serait juste bien plus moral, humain et intelligent que le criminel engagement, perdu d’avance, du Hezb avec le gang Assad.
Si tant est que l’on puisse parler de moralité s’agissant de vente d’armes ; si tant est que l’on puisse évoquer une quelconque moralité en regardant tout un peuple, ou presque, mourir d’overdose de fascisme. Le Hezbollah paiera cher, pas seulement techniquement ou logistiquement, son appui à un régime condamné, depuis le 15 mars 2011, à être dynamité. C’est à ce moment-là, c’est lorsque sera enfin libérée la Syrie, que les conférences de presse d’un Okab Sakr, entre autres membres militants de la communauté chiite, prendraient une tout autre saveur. Une tout autre urgence. C’est ce que l’Iran et donc le Hezbollah, qui détestent organiquement les vilains petits canards, savent pertinemment et redoutent rageusement.
La phobie de la cravate... Cette semaine, à Istanbul, Okab Sakr la portait comme un étendard.
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