Mon père, à l’opposé de la plupart de ses concitoyens, n’avait pas une identité religieuse. À l’opposé de la plupart des ses amis, grands fidèles du système patriarcal où l’homme est Dieu, mon père aidait à la maison et changeait mes couches quand j’étais bébé. À l’opposé de la plupart des hommes ayant vécu au Liban pendant la guerre civile, mon père ne s’est procuré qu’une seule arme: son fusil de chasse, une activité qu’il a dû arrêter en raison de son effet néfaste sur l’environnement.
Bien avant l’âge légal, mon père m’offrit mon premier verre de vin, me conseillant de ne jamais tomber dans les excès, quelle que soit leur nature. Bien avant Google et Wikipédia, papa savait pourquoi on appelait le Danube, la rivière bleue. Bien avant mes douze ans, papa m’expliquait des passages du Coran tout en n’étant pas musulman et m’achetait des livres sur la vie de Jésus tout en n’étant pas chrétien, en n’oubliant pas de me dire: «C’est aussi ton choix de ne pas croire à un Dieu, mais crois toujours au pouvoir de l’amour et du pardon.»
Plus tard, quand je lui ai annoncé que j’allais épouser un homme qui n’était pas de ma religion, papa l’a pris dans ses bras.
Mon père aimait la littérature, l’histoire, la nature, la natation, l’équitation, les plats de ma mère, sa famille, mais surtout moi, sa fille unique.
Il était grand de taille, intelligent, amusant, éloquent, bon viveur, optimiste et... un grand fumeur.
À 56 ans, il a eu sa première crise cardiaque. Moi je commençais l’université et j’avais tellement besoin de lui... Quelques mois plus tard, il eut une nouvelle crise. À 60 ans, il subit son opération à cœur ouvert. Il avait à peine mis le pied hors de l’hôpital qu’il fumait sa première cigarette postopératoire.
Quand les gens lui demandaient: «Comment fumes-tu toujours après avoir subi une opération?» Il répondait: «J’ai accepté d’être opéré pour pouvoir continuer à fumer.»
Mon père se croyait sauvé et refusait d’arrêter de fumer, tout en se justifiant: «C’est mon choix, c’est mon plaisir... Et si cela va me tuer, ainsi soit-il, je mourrais content.»
Mais la tension artérielle, très fidèle à son addiction, le poursuivait et provoqua le diabète, lequel causa ses thromboses cérébrales qui, au fur et à mesure, l’anéantirent petit à petit et, au bout de quinze ans, le tuèrent.
Mon père n’arrêta de fumer que lorsqu’il perdit l’usage de ses jambes, suite à sa deuxième thrombose, et ne pouvait plus sortir pour acheter lui-même ses cigarettes. Mais il continuait à les mendier à ses amis et à son frère quand ils venaient lui rendre visite.
Mon père, ayant réalisé son rêve de voir mes enfants, ne put cependant les porter haut pour toucher les étoiles comme il le faisait avec moi, et surtout papa ne pouvait leur apprendre un tas de choses comme il le faisait avec moi, la quatrième thrombose cérébrale lui ayant ôté l’usage de la parole. Mes enfants n’ont pu jamais l’entendre dire qu’il les aimait.
À 80 ans, mon père balbutiait et ne pouvait plus s’exprimer ; il était confiné à son lit, un tube inséré dans son estomac faisait passer la purée que ma mère préparait et qui l’alimentait.
Les derniers mois de sa vie, mon père était alité, la bouche grande ouverte, ses beaux yeux mi-vert, mi-marron fixant le plafond. Un sac d’urine rouge pendait de son lit en métal, indiquant que ses reins avaient cessé de fonctionner; sa peau était d’un jaune fluorescent indiquant l’arrêt de son foie. C’est la dernière image que j’ai de lui et je dois remonter très loin dans ma mémoire, parfois en vain, pour me souvenir du bel homme qu’il était.
Au lieu d’une seule mort qu’il avait acceptée par amour de la cigarette, il a dû en subir un millier. Et moi, il me semble que je l’ai enterré mille fois.
Trois ans et demi après sa mort, je me sens toujours coupable de n’avoir pas pu l’aider, de n’avoir pu le convaincre d’arrêter.
Il n’avait que treize ans lorsqu’il avait commencé à fumer en cachette, pour imiter les grands, et personne n’a pu le sauver, ni ses parents, ni la société civile, ni les lois, ni les écoles, ni les médecins, ni moi. Aujourd’hui, grâce à une sensibilisation aux dangers du tabagisme (bien que pas optimale, mais suffisante toutefois), il nous est impossible de ne rien faire pour sauver les victimes. Une loi a été conçue pour nous protéger, il est inconcevable de ne pas la respecter.
Écrire cet article aura été extrêmement pénible pour moi. Ce poids énorme que j’ai constamment sur le cœur s’allégera si, en le lisant, une seule personne décidait d’arrêter de fumer. Ça serait comme si papa pouvait marcher et parler de nouveau, comme s’il pouvait lire Les trois petits cochons à mes trois fils tout en hurlant comme le loup. Ça serait comme s’il avait treize ans de nouveau.
Bien avant l’âge légal, mon père m’offrit mon premier verre de vin, me conseillant de ne jamais tomber dans les excès, quelle que soit leur nature. Bien avant Google et Wikipédia, papa savait pourquoi on appelait le Danube, la rivière bleue. Bien avant mes douze ans, papa m’expliquait des passages...


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