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À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb

Pile et face

Tripoli et Saïda ont toujours incarné les deux fortes têtes de la classe, rivalisant sans cesse d’esprit frondeur, d’agitation, de turbulence. Deuxième et troisième villes du pays, elles en seront même venues, assez souvent, à supplanter le maître d’école beyrouthin, propulsant leurs leaders au poste de Premier ministre (comme c’est actuellement le cas) et s’adjugeant ainsi la toute première place politique.

 

Tripoli et Saïda sont surtout, aujourd’hui, deux brûlots qui menacent d’embraser le Liban tout entier, deux bombes que l’on voudrait croire à retardement mais qui relèvent plutôt de la fragmentation. Il y a des années déjà que les deux places fortes sunnite et alaouite de Tripoli, que ne séparent que quelques mètres d’asphalte répondant au nom prédestiné de rue de Syrie, ne communiquent plus, entre deux précaires trêves, qu’à coups de roquettes et de rafales de kalachnikov. À quand la conflagration majeure, susceptible d’affecter le pays tout entier ? Encore faudrait-il que Saïda, où couvait la braise depuis des mois et où des morts tombaient dimanche dernier, laisse au chef-lieu du Nord la primeur du coup d’envoi. Après tout, c’est bien de Saïda, où le député Maarouf Saad mourait sous les balles d’un provocateur alors qu’il conduisait une banale manifestation, que partait, en 1975, la première étincelle d’un terrible incendie qui allait se prolonger durant quinze ans.


Or si l’histoire fait sinistrement mine de se répéter, les enjeux ne sont plus tout à fait les mêmes. Les protagonistes libanais restent bien sûr d’indécrottables adeptes des amitiés (sinon des obédiences) étrangères. Ce qui a changé du tout au tout en revanche, ce sont les axes régionaux eux-mêmes. Après Nasser, après Arafat et ses fedayine, c’est l’Iran perse, et donc non arabe, qui repousse au loin ses frontières politiques, se posant en champion de la cause la plus sacrée des Arabes, la plus intensivement exploitée et dénaturée aussi, à savoir la Palestine. Du coup ont valsé de vieux paramètres, se sont ranimées des haines séculaires ; de profondes lignes de fracture quadrillent désormais un monde arabo-musulman que l’on se plaisait – ou qu’on s’épouvantait – à croire monolithique. C’est à la texture même de maints États que s’est étendue la gangrène, et après la Syrie où fait rage déjà la guerre civile, c’est le Liban qui paraît aujourd’hui le plus exposé aux secousses de l’implacable émulation entre sunnites et chiites.


Si le sanglant dimanche de Saïda suscite une telle inquiétude c’est parce que les armes y ont parlé cette fois des deux côtés de la barrière politique, sectaire et psychologique surgie depuis des années – et méthodiquement entretenue – entre les deux principales branches de l’islam libanais. Le cheikh salafiste al-Assir n’est assurément pas, aux yeux de la majorité des Libanais, le champion rêvé de la révolte contre les abus du Hezbollah. Atterrante est la vertigineuse montée en puissance dans le Liban pluraliste, le Liban du XXIe siècle, d’un parti s’arrogeant en même temps que l’exclusivité des armes le nom même du Créateur, clamant sa filiation au régime théocratique de Téhéran et s’autorisant tous les excès. Mais non moins atterrant, à son tour, est l’inévitable produit, tant idéologique que paramilitaire, d’une si impudente (et imprudente) frénésie de défi, de domination et de conquête.


Ce sont là en définitive les deux faces d’une même dérive, d’autant plus angoissante, de surcroît, qu’elle sous-entend, en dépit des assurances publiques des uns et des autres, la négation pure et simple du Liban, tel que le veulent les Libanais.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Tripoli et Saïda ont toujours incarné les deux fortes têtes de la classe, rivalisant sans cesse d’esprit frondeur, d’agitation, de turbulence. Deuxième et troisième villes du pays, elles en seront même venues, assez souvent, à supplanter le maître d’école beyrouthin, propulsant leurs leaders au poste de Premier ministre (comme c’est actuellement le cas) et s’adjugeant ainsi la toute première place politique.
 
Tripoli et Saïda sont surtout, aujourd’hui, deux brûlots qui menacent d’embraser le Liban tout entier, deux bombes que l’on voudrait croire à retardement mais qui relèvent plutôt de la fragmentation. Il y a des années déjà que les deux places fortes sunnite et alaouite de Tripoli, que ne séparent que quelques mètres d’asphalte répondant au nom prédestiné de rue de Syrie, ne communiquent...
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