Tous les amateurs de jazz vous le diront, c’est par l’improvisation que se révèle le génie d’un musicien slalomant vertigineusement sur son instrument, hors partition, entre quintes diminuées et neuvièmes augmentées. Mais la politique se prête fort rarement à ce genre d’acrobatie, même si nombre d’hommes publics ont tendance à se prendre pour des génies.
Durant la semaine qui s’achève, le bêtisier de l’improvisation verbale s’est enrichi de plus d’une perle, les deux suivantes se détachant de la masse par leur exceptionnel éclat. À tout seigneur tout honneur, c’est d’une formule des plus incroyablement imprudentes qu’use le président Bachar el-Assad pour dire son refus d’aller clôturer sa triste carrière dans quelque luxueuse datcha de la banlieue de Moscou : Je veux vivre et mourir en Syrie, affirme-t-il ainsi, non sans un certain panache mais avec une ahurissante méconnaissance du sens de l’à-propos. Car Assad n’est pas le seul en Syrie à souhaiter y passer son existence. Mais c’est précisément ce droit à la vie qu’il dénie à ses concitoyens en les écrasant sous les bombes, leur concédant seulement celui de mourir, et certes pas de la plus clémente des manières.
Suivant au palmarès : un général Michel Aoun se risquant à soutenir que le chef des renseignements de la police, le général Wissam el-Hassan, récemment emporté par un attentat à la voiture piégée largement imputé au régime syrien, est responsable de son propre assassinat. Eh oui, le défunt maître barbouze, gardien de la sécurité publique, aurait oublié que charité – et vigilance ! – bien ordonnées commencent par soi-même ; mais de là à exonérer avec tant de complaisance les autres – en réalité les seuls – responsables de ce crime...
Serions-nous donc devenus blindés contre les excès les plus délirants du jargon politique ? Pour énormes, pour monumentales qu’elles soient en effet, de telles outrances parlées nous paraissent finalement bien futiles, face à l’hallucinante improvisation dont fait preuve un gouvernement Mikati qui a oublié, lui, que gouverner, c’est prévoir. Et que sous peine de cataclysme économique et financier, l’on ne saurait ignorer les cris d’alarme angoissés des organismes économiques, comme ce que dicte le simple bon sens, pour décréter au pied levé, à des fins bassement démagogiques, une hausse substantielle des traitements du secteur public avant même de s’être garanti quelque source de financement.
C’est après coup seulement que ce gouvernement rien moins que professionnel, et que préside pourtant un homme d’affaires des plus avisés, s’est aperçu de l’ordre logique des choses, freinant en catastrophe et se résignant enfin à consulter les experts. Trop tard hélas, le mal étant déjà à demi-fait avec la cascade de grèves qui menacent maintenant le pays. Une ânerie de gestion, suivie d’une vacherie pour les fonctionnaires attendant l’augmentation promise : il est beau, le cheptel du cru.
Issa GORAIEB
À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb
Impro sans pros
OLJ / le 10 novembre 2012 à 01h20


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