Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Le jus d’orange qui dérange

Marwan SEIFEDDINE
Les habitués de la corniche de Beyrouth connaissent tous Abou Ali, vieux vendeur de jus d’orange installé pour une bonne partie de la journée près de son étal mobile sur le trottoir en face de l’hôtel Bayview. Marcheurs, joggeurs et flâneurs s’arrêtent parfois devant son étal pour siroter un jus d’orange ou de pamplemousse et faire un brin de causette avec lui. Peu de personnes parmi cette foule bigarrée défilant chaque matin sur la corniche échappent au champ visuel d’Abou Ali. Leurs habitudes quotidiennes, leur comportement et leurs détails vestimentaires permettent à Abou Ali de les reconnaître et de les catégoriser dans son esprit. Toujours avenant, Abou Ali est prêt à engager la conversation sur divers sujets avec qui le souhaite. Sa mémoire regorge d’histoires croustillantes qu’il distille avec sa gouaille populaire au grand plaisir de ses clients. Mais voilà, depuis plus de deux semaines, l’étal d’Abou Ali a disparu. Il refit son apparition pour une seule journée la semaine dernière et j’interrogeai son fils Ali qui le relayait, sur les raisons de cette disparition subite. C’est la municipalité, me répondit-il, elle est dure avec nous!
Abou Ali et son jus d’orange dérangent, ainsi en ont décidé nos responsables municipaux! En quoi, comment et pourquoi dérangent-il, on ne le sait pas très bien. Ce que l’on sait, c’est qu’un beau matin, lesdits responsables se sont réveillés pour prendre Abou Ali pour cible. Oubliés les motocyclettes circulant sur les trottoirs ou en sens interdit, les rues illuminées en plein jour, les cloaques faisant leur apparition dans plusieurs rues de la ville après les premières pluies, les arbres que des commerçants coupent sans vergogne pour s’aménager un espace supplémentaire devant leurs boutique... pour ne citer que quelques avatars parmi tant d’autres qui empoisonnent la vie quotidienne des Beyrouthins.
Abou Ali est le représentant d’une espèce en voie de disparition, celle des vendeurs ambulants ou semi-ambulants qui se confondent avec l’histoire de notre capitale et incarnent à plus d’un titre sa mémoire. Que d’événements, de portraits de personnalités politiques, de savoureuses histoires de quartier sont dépeints, racontés et commentés par les Abou Ali de la ville. Pour quelles raisons s’acharne-t-on à les éradiquer? On devrait plutôt les préserver comme faisant partie du patrimoine populaire de la capitale, qui malheureusement perd son âme et s’affadit au fil des ans. Ces mesures arbitraires et iniques devraient rappeler à nos responsables un certain Abou Azizi, qui s’immola par le feu pour protester contre l’injonction des sbires de l’ex-président tunisien Ben Ali de vider les lieux sans coup férir. La suite est connue, le suicide d’Abou Azizi donna le signal de la révolution tunisienne suivie de l’effet domino des printemps arabes. Le mot d’ordre «dégage» devint le slogan à la mode lancé contre les dictateurs. Les mêmes mesures arbitraires suscitant les mêmes effets doivent donner à nos responsables matière à réfléchir, ils pourraient être eux-mêmes forcés de dégager un jour.

Marwan SEIFEDDINE
Les habitués de la corniche de Beyrouth connaissent tous Abou Ali, vieux vendeur de jus d’orange installé pour une bonne partie de la journée près de son étal mobile sur le trottoir en face de l’hôtel Bayview. Marcheurs, joggeurs et flâneurs s’arrêtent parfois devant son étal pour siroter un jus d’orange ou de pamplemousse et faire un brin de causette avec lui. Peu de personnes parmi cette foule bigarrée défilant chaque matin sur la corniche échappent au champ visuel d’Abou Ali. Leurs habitudes quotidiennes, leur comportement et leurs détails vestimentaires permettent à Abou Ali de les reconnaître et de les catégoriser dans son esprit. Toujours avenant, Abou Ali est prêt à engager la conversation sur divers sujets avec qui le souhaite. Sa mémoire regorge d’histoires croustillantes qu’il distille avec sa...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut