D.R.
Saniya Saleh, figure discrète mais majeure de la poésie syrienne du siècle dernier, est née à Misyaf, dans le nord de la Syrie, en 1935. Elle a contribué au renouveau de la poésie arabe moderne, tout d’abord par sa participation active au magazine d’avant-garde Mawaqif et à la revue Shi‘r. Elle s’est par la suite détachée du groupe de Shi‘r pour développer son propre style, dont la teneur politique et sociale, notamment en ce qui concerne le statut de la femme, la question du désir, de la dictature, et de l’omerta touchant les maladies graves et la mort, est importante. Si la gloire de Mohammad al-Maghout, qui fut son époux, a plongé dans l’ombre, selon les dires du poète lui-même, l’écriture de Saleh, elle a su néanmoins développer une voie originale, publiant divers ouvrages de poésie, un recueil de nouvelles ainsi que des essais. Saniya Saleh, rongée par le cancer, meurt en 1985 laissant une œuvre éminemment singulière dont les intonations féminines, la fantasmatique imaginaire, la force du propos et la délicatesse stylistique sont uniques. Un volume réunissant ses poèmes inédits a paru à titre posthume en 2006.
Qui habite un trou dans le vent
Qui habite un trou dans le vent :
Le bourreau ou la victime ?
Le bleu de la lampe ou la brûlure
des coups de fouet ?
L’obscurité rancunière règne là-bas
Et le procureur muni de sanctions arrive.
Qui oserait encore chanter et danser ?
Enterrons donc nos os dans la terre
Sous le sceau de confiance.
Mais est-ce que le sable nous trahirait ?
* * * * *
Pensées silencieuses
Les roses sont noires dans l’exil
L’aigle est un monstre
Et la forêt une embuscade
C’est en vain qu’une bouche effleure une autre bouche.
(…) Quelqu’un va tirer sur ma mémoire
Elle se tient debout dans le vent.
Maître,
Je viens examiner avec vos gardes et les chiens de vos jardins
La question de la faim dans laquelle je demeure
Et de l’humiliation dont je me couvre
Et de la stature dont j’ai dû me séparer
Je viens me plaindre du lierre du rêve resté sans fruits
Et du mâle des roses qui a offensé sa femelle
Et de l’abîme du fond duquel les soldats me guettent.
(…) Lorsque j’ai parlé à Dieu
Ma voix fut déniée et la porte claquée.
(…) Une queue me poussa soudain entre les jambes
et je chutai vers les mondes souterrains.
(…) De la rouille s’accumule sur mes cils / Isolement
Et arsenic de l’exil.
(…) Dans la solitude, j’ai pleuré et tremblé
comme si le tonnerre secouait mes articulations
et la poussière de ma solitude a chanté
tel un oiseau sur les branches
et malgré cela tu ne reconnais pas
ma légitimité
Ô solitude,
Ô solitude qui emprunte les apparences de la liberté.
(…) Les fontaines de ma salive se sont asséchées
après que les Perses, les Mongols, les Turcs, les étrangers de Babel et les Nabatéens s’y soient désaltérés.
Voilà pourquoi je ne peux plus cracher sur une époque
qui brise par la victoire et par la défaite.
*Traduit de l’arabe par Ritta Baddoura


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